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GRAMMAIRE

ARTS DE LA SOIE

DU MEME AUTEUR : GASPARD GRÉGOIRE ET SES VELOURS D'ART

/ 'ool. iii-8 sur vélin d'Arches, avec y pholotypia hors texte PRIX : 5 FRANCS

Société Française d'Imprimerie et de Librairie,

Ancienne librairie Lecène Oudin & C'",

Paris, 1908.

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LA FLEUR DE LA SCIENCE DE POURTRAICTURE

PATRONS DE BRODERIE FAÇON ARABICQVE ET YTALIQUE

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Francisque PELLEGRIN

Rciiiipretsioii en fac-siinile, avec introduction

Par Gaston MIGEON Conservateur des objets d'art au musée du Louvre.

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Lyon. - Imprimerie A. Rey, 4, rue Gentil. 59271

GRAMMAIRE

DES

ARTS DE LA SOIE

PAR

Henri ALGOUD

Ouvrage illustré de quatre-vingt-six gravures

PARIS

JEAN SCIIEMIT

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE l'iIISÏOIRE DE l'arT FRANÇAIS 52, RUE LAFFITTE, 52

19 12

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

MAR 2 2 1950

S09719

GRAMMAIRE

DES

ARTS DE LA SOIE

AVANT-PROPOS

Soie, Soieries, sont des mots qui reviennent à chaque instant, si Von y prend garde, dans le langage usuel et qui affirment V importance du rôle joué tous les jours par les réalités auxquelles ils correspondent : le plus recherché, le plus précieux des textiles et tout ce que r industrie humaine en a su faire depuis qu'elle le connaît.

L'étude de la soie et des étoffes faites de soie est par suite, on se le figure, un vaste champ qui n'est certes point resté en friche ; mais il est à remarquer que ce sujet très étendu semble avoir été exploité jusqu'ici, surtout à deux points de vue particuliers et à peu près exclusifs : l'histoire de la soie et des tissus de soie dans le sens archéologique et documentaire et, d'autre part, la technique pure de la production de la soie et de la fabrication des soieries.

Cependant, à côté des nombreux travaux historiques d'une savante éru- dition et des traités théoriques et spéciaux sur le tissage, n'y avait-il pas de place pour un ouvrage, peut-être plus abordable, c'est-à-dire simplifié et généralisé dans un but de vulgarisation ?

C'est la pensée qui a inspiré cette Grammaire, sorte d'essai résumé sur les choses nombreuses, variées et curieuses de la Soie et des Arts de la Soie.

Le tissu de soie n'est plus comme jadis l'apanage d'une classe asseï restreinte, surtout privilégiée de la naissance ou de la fortune ; on peut dire à juste titre qu'il s'est aujourd'hui largement démocratisé dans ses applications et ses emploie très divers, parfoù même assez imprévus.

Il occupe une part prépondérante dans l'habillement féminin, au prin- cipal ou pour partie ; qu'il s'agisse de la mondaine réputée pour la recherche de coilteuses élégances, de la petite bourgeoise plus discrètement satisfaite, ou simplement de l'ouvrière qui aime à se parer du bout de ruban ou du

VI

AVANT-PROPOS

chiffon de mousseline ; il se maintient honorablement pour l'accessoire dans le costume masculin et va du gilets de la cravate et du chapeau, du club- man, en passant par la robe du professeur et du juge, au foulard et à la casquette de l'homme du peuple avec f accompagnement de l'universel et prudhommesque parapluie !

Pour V ornementation, l'ameublement des intérieurs cossus, aussi bien que des palais, on ne peut se passer de la richesse décorative unique du tissu de soie, qui flotte encore au vent avec nos drapeaux et monte à la conquête de l'air avec les ballons !

Et combien d'autres emplois dits de fantaisie, très justement : garnitures de toutes sortes, fanfreluches, accessoires, fleurs artificielles, objets de luxe divers, lui demandent cette note d'élégance, même mesurée au poids de la soie, qu'il faut à mille riens ingénieusement combinés, artistement chiffonnés.

Or, puisque le tissu de soie est ainsi partout maintenant, ne pouvait-il être intéressant d'essayer de faire généralement mieux concevoir les détails de sa fabrication ? Fabrication aux origines lointaines, au passé glorieux, devenue la très grande industrie qui chaque jour prend, dans le monde entier, un plus large développement.

La tâclie était pour cela de chercher à mettre à la portée d'un peu tout le monde, en évitant le plus possible les termes de métier, un ensemble de notions empruntées à l'art du tissage proprement dit, notions succinctes et condensées, mais suffisamment précises pour être opposées à des obscurités et des inexactitudes asse^ répandues en pareille matière.

Il importait encore, au cours de comparaisons tout indiquées entre les vieilles soies d'autrefois et les jeunes chiffons d'aujourd'hui, de rappeler quel- ques noms de ceux, inventeurs, artisans, artistes et fabricants habiles, dont l'histoire de la soie peut à bon droit s'enorgueillir, parmi la masse de tant d'autres efforts restés anonymes, et confondus ; enfin, de mettre en valeur, tout en la résumant, la combinaison remarquable du talent du dessinateur avec l'habile expérience du tisseur, alliance féconde qui est tout l'Art de la Décoration du tissu.

Et maintenant, c'est au lecteur de décider si nous avons réussi dans une entreprise qui n'a pas visé plus haut que de retenir son attention avec quelque utilité, peut-être.

Tissage et Broderie (d'après le Livre de lingerie, 1584).

QUELaUES MOTS D'HISTOIRE

VIEILLES SOIES JEUNES CHIFFONS

Les qualités qui valent à la Soie d'occuper le premier rang parmi les textiles sont trop connues, trop évidentes pour que leur démonstration s'impose.

Depuis que ce fil ténu, souple, incomparablement résistant pour son extrême finesse, est connu de l'humanité, on voit qu'elle a apprécié hautement les caractères typiques des tissus ingénieusement fabriqués avec cette matière. Brillant sans pareil, aspect chatoyant et riche, solidité, légèreté, toucher inimitable, en un mot, tout ce que le langage a résumé, condensé dans la signi- fication de l'épithète « Soyeux » qui dit précisément tout cet ensemble. Et le langage ne s'est pas borné non plus à emprunter au tissage, de la nécessité du vêtement, nombre de métaphores et d'aphorismes en altérant parfois le sens juste des mots, mais il a coloré plusieurs de ces expressions d'attributs qui sont comme la preuve de l'excellence, de la prééminence du précieux fil.

« Des jours filés d'Or et de Soie », cela ne se dit plus guère évidem- ment qu'en poésie, et la tournure a vieilli, mais Satins, Velours, Gazes et autres soieries évocatrices de magnificences, ou plus simplement d'élégances raffinées, prêtent encore à des effets goûtés en littérature.

D'autres Beaux-Arts ont rendu un hommage éclatant à la Soie, aux Soies*. Il suffit de considérer tout l'important, l'heureux parti tiré par la

' Nous prenons ici le mot dans une acception littéralement inexacte sans doute : celle d'étoffes elles-mêmes, la partie prise pour le tout ; l'erreur est si généralement commise et

2 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

peinture, utilisant une richesse décorative unique, des oppositions nuancées, des coloris flatteurs, par l'imitation habile des étoffes soyeuses, et leur copie, souvent très fidèle, est précieuse à titre de documents.

Mais, de même que pour la Dentelle dont bien des points se retrouvent fixés exactement et savamment par le pinceau ou le crayon, ce serait toute une étude à faire que de rechercher d'examiner de près le rôle joué par la soie, et qu'elle continue à jouer plus sobrement peut-être de nos jours, dans de si nombreuses œuvres célèbres, scènes religieuses allégoriques, historiques, portraits surtout : et les tableaux des Primitifs sont reproduits à la manière plate et presque calquée les brocarts et les velours rehaussés d'or, les toiles les peintres de la Renaissance firent briller somptueusement les Damas, les Lampas, les chefs-d'œuvre des maîtres portraitistes de toutes les écoles et de tous les temps', furent imités, prodigués avec talent et avec charme les superbes reflets, les plis seyants et harmonieux des belles Soies, sont comme autant de places d'honneur et de titres de gloire pour un fil unissant à l'excellence la richesse et la rareté qui distingue.

Rare, la soie le fut si bien, qu'aux époques reculées, nous dit-on, les pontifes et les dames romaines, avides de se parer de vêtements faits avec des soieries, apportées à grands frais de contrées mystérieusement lointaines, les payaient leur propre poids d'or. Au début du Moyen Age, les étoffes de soie étaient encore mises sur le même rang pour les échanges que les métaux précieux ; elles figuraient parmi les objets que devaient fournir les peuples soumis à payer un tribut, ou encore occupaient une place très importante dans les présents que se faisaient les uns aux autres de puissants souverains ; témoin celles qui furent envoyées à Charlemagne par Haroun-Al-Raschid et plus tard à l'empereur Frédéric Barberousse par un chef musulman. Longtemps les Draps de Soie et les Draps de Soie mêlés d'Or, magnifiques produits des ateliers orientaux, restèrent recherchés à l'égal des choses les plus estimées. Il est tout naturel dès lors de les voir affectés à la première heure aux usages sacrés, composant les ornements du culte dans les églises, enveloppant les reliquaires et les châsses. C'est ainsi qu'à l'ombre des cathédrales et des abba5res se conservèrent jusqu'à nos jours d'inestimables documents tissés, ayant heureusement résisté aux atteintes destructives du temps, plus funestes encore, on le conçoit, aux tissus qu'à toutes choses.

D'autres, ensevelis pendant des siècles sous le sable qui cachait les sépultures, comme à Antinoé, devaient revoir la lumière, tels qu'ils avaient orné tuniques et manteaux d'une société à demi romaine et à demi chrétienne, et nous faire connaître quels habiles tisseurs furent les Coptes. Mais ces premières considérations nous entraînent un peu forcément à envisager dans

devenue usuelle, peut-être à cause de l'euphonie meilleure et de la brièveté plus grande, que nous n'avons pas hésité à faire à l'usage cette concession.

' Nombreux sont les peintres qui ont excellé dans la reproduction des étoffes de soie. La liste en serait longue, à l'établir consciencieusement. Indiquer des noms comme ceux de Titien, Véronése, Van Dyck, Largillière, Nattier, La Tour, c'est tout au plus amorcer une recherche qu'il est aisé pour chacun de poursuivre dans les musées et d'étendre à maints ouvrages. On a cité, par exemple, les satins de Terburg et de ses imitateurs ; il ne faudrait pas non plus négliger Ingres qui a fait des satins et des velours étonnants de vérité, etc.

QUELQUES MOTS D'HISTOIRE

un très rapide aperçu, nécessairement incomplet, ce que furent les origines lointaines de la soie, et aussi le chemin qu'elle a parcouru dans le monde et à travers les années accumulées avant d'en arriver à ses usages si communé- ment répandus aujourd'hui. On voudra bien, puisque notre cadre nous impose d'être brefs en ceci, se reporter pour plus de détails aux nombreux ouvrages consacrés à ce sujet.

Les historiens nous apprennent que de temps immémorial les peuples de la Perse, de la Chine et de l'Inde, pays des Sères, ou province Sérique il faut voir, paraît-il, dans ces noms Sères, Séri- que, l'étymologie du mot Soie connu- rent le ver se nourris- sant de la feuille du mûrier et produisant le cocon dont ils savaient utiliser la matière pour en tisser des étoffes. Il s'écoula un temps impossible à apprécier autrement qu'en siècles, avant que les peuples occi- dentaux eussent con- naissance de ces étof- fes et du textile qui les composait. Aucune affirmation très cer- taine n'étant possi- ble ni permise à cet égard, il est fort pro- bable que les étoffes de soie furent appor- tées d'abord d'Asie en Europe par des voya- geurs aventureux, fort avant que s'opérât la

transmission de la manière d'obtenir la Soie elle-même avec les moyens indispensables : les œufs de l'animal dont se trouve ainsi utilisée remarqua- blement une période de la vie, et le mûrier portant la feuille dont il se nourrit exclusivement à l'état de chenille.

La légende attribue tantôt à une princesse asiatique, tantôt à des moines ou pèlerins explorateurs le mérite de ce transport à Byzance, sous Justinien, après que fut surpris le secret jalousement gardé par les peuples détenteurs de l'ingénieux procédé.

MÉTIER CHINOIS (d'après Fakot).

4 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

Les écrivains s'accordent cependant à dire que le fait eut lieu vers le milieu du vi" siècle de notre ère, et qu'à cette époque seulement, la soie vint se mêler à la laine, au lin, au coton, employés jusqu'alors, ce que paraissent démontrer les fragments précieux dus à l'art tout spécial des Coptes, exhumés lors des fouilles faites à Antinoé.

Ils disent encore, ces auteurs, que les premières manufactures de soieries européennes furent établies dans lés principales villes de la Grèce, région dont le climat convenait fort bien à la culture du mûrier. Presque en même temps, l'heureuse découverte était exploitée par la civilisation arabe et propagée par elle sur les côtes d'Afrique et jusqu'en Espagne, les soieries de Grenade, de Séville, de Valence et d'Alméria furent longtemps célèbres et recherchées.

Nous avons mentionné la valeur attachée aux œuvres d'habiles ouvriers, à une époque la plus grande partie de l'Europe sortait à peine de la barbarie. Un grand nombre de ces artisans de la soie trouvaient un abri hospitalier dans le Royaume des Deux-Siciles, où, vers 1 130, le roi Roger les attira en favorisant leur établissement à Palerme et dans la Calabre, consé- quence sans doute des goûts de luxe pris durant les Croisades au contact d'infidèles souvent fastueux, malgré les défenses du Coran. Les ateliers palermitains devaient atteindre à une renommée que fait comprendre la beauté de quelques-unes de leurs productions, conservées jusqu'à nos jours.

De la Sicile, la culture du mûrier, la soie et les artisans de la soie se répandirent peu à peu dans toute l'Italie. Il appartint longtemps à Venise; que sa toute-puissance maritime rendait maîtresse du commerce de la Médi- terranée, de détenir le monopole du trafic des riches étoffes de soie venues des lieux de production orientaux, à l'usage de ses nobles auxquels seuls ce luxe était permis par les lois de la République et des nations étrangères, ses clientes; Non contente de cette importation, la riche cité fabriqua bientôt elle-même des soieries ; Venise eut ses manufactures, comme plusieurs autres villes de la Péninsule : Florence, Gênes, qui donna son nom à un type de velours qui porte encore cette appellation, Sienne, l'on tissait et brodait à peu près uniquement des ornements d'églises, Lucques, qui eut aussi cette spécialité* parmi tant d'autres, et acquit la réputation consacrée par la locution fran- çaise : « A Lucques sont les bonnes Soyes. »

Car la France, qui demanda souvent à la brillante Société de la Renais- sance italienne les enseignements de ses incomparables artistes, fut longtemps aussi un débouché considérable et des plus profitables pour ses fabriques et ses marchands de soieries.

Rien d'étonnant par suite à ce qu'on eût bientôt en France l'idée d'y établir une fabrication qui prospérait de cette façon de l'autre côté des Alpes.

Elle avait commencé déjà quelque peu dans le Comtat-Venaissin avec l'introduction du Mûrier et du Ver à soie, à la fin du xiii° siècle, par des compatriotes du Dante. La résidence des Papes à Avignon fut certainement un grand encouragement momentané à l'industrie naissante, qui ne devait pas néanmoins progresser dans la région jusqu'à un très grand développement sous le rapport fabrication, mais qui marqua toutefois le début de l'installation de la Séricicu'lture et du tissage de la Soie dans une grande partie de la

QUELQUES MOTS D'HISTOIRE 5

Provence. Les filatures y restent nombreuses, surtout dans les Cévennes, si les métiers se sont raréfiés à Nîmes, il y en eut bon nombre à certaine époque, et ne sont plus que simple souvenir, à Aix-en-Provence, par exemple.

Le premier des actes officiels, par lesquels la Royauté montra l'intérêt qu'elle prenait à l'organisation en France de la richesse commerciale due à la fabrication des soieries, fut des lettres patentes accordées par Louis XI, en 1466, pour l'établissement d'une manufacture à Lyon, sous certaines conditions fiscales, qui, détail piquant, soulevèrent d'abord les protestations des lyonnais contre la faveur qu'on leur accordait. La priorité pour cette ville ne peut ainsi faire de doute, contrairement à une tradition généralement admise que la première manufacture d'étoffes de soie établie en France le fut à Tours, en 1470, encore avec la protection et la sollicitude de Louis XI, qui avait fait venir et avait installé dans sa ville de prédilection divers artisans d'Italie, «tous ouvriers et faiseurs de draps de Soye ». En réalité, la fabrique lyonnaise n'avait pas progressé beaucoup en ces quatre années ; l'importation des étoffes italiennes continuait à se faire largement. Mais plus tard, les lettres patentes en forme de charte, données par François I" en 1536, à L5'on, à son retour de Savoie, et les avantages et privilèges ainsi concédés aux ouvriers étrangers, les attirèrent en cette ville, déclarée en même temps l'unique entrepôt des soies et des soieries qui entraient en France et par lequel toutes devaient passer.

Deux Génois, Etienne Turqueti et Barthélémy Nariz, appelés, dit-on, par M. de Gadagne, descendant d'une famille Gadagni, émigrée à Lyon 'd'Italie depuis assez longtemps, furent les premiers à bénéficier de ces dispo- sitions accueillantes et à fonder une manufacture destinée à prospérer ; ils se joignirent au nombre déjà élevé de leurs compatriotes établis dans l'ancienne Lugdunum, tant pour y exercer leurs talents professionnels que pour y faire fructueusement la banque et le commerce.

Dans les années qui suivirent, le goût des Français ne se démentit nullement, pour les belles et coûteuses étoffes de soie, et celles l'or et l'argent entraient souvent pour partie si importante. La fameuse entrevue du Camp du Drap d'Or, où, selon l'expression d'un chroniqueur, « plusieurs y portèrent leurs moulins, leurs forêts et leurs prez sur leurs épaules », fut comme le signe de l'énorme consommation de ces riches tissus qui se fit au xvr siècle et que les fabriques de France étaient alors incapables d'alimenter à elles seules, troublées qu'elles furent de plus par les guerres de Religion. Le tribut payé de ce fait à l'importation étrangère, italienne surtout, restait considérable.

Deux hommes, sous Henri IV, eurent le mérite d'efforts tentés avec persistance pour diminuer cette redevance onéreuse et pour développer la .production intérieure : Olivier de Serres, avec ses écrits sur la Cueillette de la Soye, et surtout Laffemas, que son génie actif, entreprenant, conduisit à exposer la situation au roi en véritable économiste averti, dans des mémoires pressants il le poussait à prendre toutes mesures, à rendre tous édits pour favoriser l'essor de ce qu'il entrevoyait devoir être une des gloires et des richesses nationales.

Henri IV, bien digne de comprendre ces représentations, ne marchanda pas la protection requise; par ses ordres, on s'occupa de maintenir, de

6 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

restaurer et d'étendre la plantation des mûriers partout elle avait été entreprise et jusque dans les Résidences ro3rales. Il y eut même,rapporte-t-on, un curieux essai fait à Paris : 20.000 pieds de cet arbre furent mis dans le Jardin des Tuileries et on y éleva des vers à soie dans l'orangerie. Les manu- factures existantes furent encouragées, multipliées. On créa à Paris, au logis de la 31acque, faisant partie de l'ancien Hôtel d'Anjou, rue de laTixeranderie, des ateliers l'on fabriquait des étoffes de luxe. En 1602, des ouvriers français, qu'on y avait appelés, faisaient à Paris les satins façon de Gênes et aussi toute espèce d'autres étoffes, d'Italie ou d'ailleurs, « si bien, dit Laffemas dans un rapport, que la xMajesté du Roy en a été satisfaite, comme plusieurs princes et seigneurs qui y étaient présents ». Enfin, en 1604, on construisit au Parc Roj^al des Tournelles un vaste bâtiment destiné à recevoir des manufactures, les métiers fonctionnèrent en 1606, et les « entrepreneurs » de ces métiers avaient été anoblis.

Ces tentatives ne furent pas, malheureusement, couronnées du succès qu'on en attendait ; au commencement du xvir siècle, seules les manu- factures de Lyon et de Tours, sans compter celles du Midi de la France, restaient pour lutter contre l'invasion des soieries étrangères; leurs produits, sans doute, valaient bien celles-ci. Le Cardinal de Richelieu le dit positi- vement, et cependant, défenses, édits, prohibitions passagères, du reste, etc., n'arrivaient pas à détourner le penchant de nos ancêtres à rechercher ce qui venait de loin, soigneusement entretenu par les marchands, qui ne se faisaient pas faute, en outre, d'user de ruses habiles pour tromper sur la qualité comme sur la provenance de leurs étoffes.

Du moins la voie avait été tracée; le ministre éclairé de Louis XIV la suivit avec l'attention vigilante qu'il portait à tout ce qui était susceptible d'augmenter la prospérité du royaume. Colbert, en supprimant les barrières des douanes intérieures de province à province et ne laissant subsister que le seul bureau de douane de Lyon pour toutes les soies, avec l'institution de droits protecteurs sur celles provenant de l'étranger, montra l'intérêt qu'il portait à la manufacture de cette ville; en outre, il s'occupa d'y réglementer, malgré des résistances assez vives, le bon fonctionnement corporatif et les rapports entre Maîtres-ouvriers, Ouvriers et Maîtres-marchands. Sous cette impulsion régulatrice et énergique, la fabrication et le commerce lyonnais des étoffes de soie connurent des années de réelle prospérité.

De cette époque date le commencement de la renommée qui devait rendre Lyon célèbre dans le monde entier et lui donner bientôt la suprématie sur les autres fabriques par la perfection de ses soieries et le talent de ses dessinateurs; ceux-ci, formés à l'école de Lebrun, le décorateur fameux, officiel, du Grand Siècle, surent, de ce moment, s'affranchir des formules décoratives trop répétées en Italie, et créer un véritable style, avec d'ingé- nieuses améliorations d'exécution de leurs dessins.

Dès lors, bien que l'industrieuse cité dût éprouver cependant encore des secousses profondes, venues de causes politiques, comme la révocation de l'Édit de Nantes, en 1685, qui chassa quantité de ses meilleurs artisans vers des contrées étrangères, ils apportèrent, pour certaines, une industrie nouvelle, et traverser des moments troublés par les dissensions intérieures, on peut dire que l'intérêt historique se concentre sur sa fabrique.

QUELQUES MOTS D'HISTOIRE 7

On la voit ainsi primer celle d'Avignon, décimée par la peste de 1722, le nombre des métiers décroît pendant tout le xviir siècle, pour tomber à rien de nos jours ; celle de Nîmes, qui se cantonna assez vite dans la bon- neterie de soie; celle de Tours, qui n'arriva pas à maintenir le rang quelle avait occupé un moment et, en diminuant progressivement d'importance au point de vue nombre de métiers, devait seulement garder la spécialité de beaux tissus d'ameublement.

En nommant Paris, le travail de la soie n'atteignit pas un dévelop- pement permettant de classer la Capitale au nombre des réels centres manu- facturiers de cet ordre, il serait injuste de ne pas parler de la création sous Louis XIV, en 1677, à Saint-Maur-les-Fossés, d'une manufacture d'étoffes de Soie par le célèbre Marcelin Charlier, « homme d'une intelligence toute particulière pour faire fabriquer toutes sortes d'étoffes », disait-on de lui alors, et qui, fournisseur du Grand Roi et de sa Cour, fit sortir de ses ateliers de riches tissus d'ameublement, parmi lesquels de magnifiques velours, qui ajoutèrent encore à sa réputation, en même temps qu'ils excitaient l'admi- ration générale.

Les règnes de Louis XV et de Louis XVI virent le plein épanouissement de la fabrication lyonnaise, accentuant une supériorité désormais incontes- table sur toutes ses rivales. Ce n'est pas trop s'avancer en disant que, nulle part et jamais mieux, on ne sut y travailler la soie et dans tous les genres. En effet, ses fabricants, aidés de la collaboration inappréciable de dessi- nateurs qui furent, pour la plupart, grands par le mérite de la composition adaptée à l'exécution et par le goût parfait, produisirent souvent de véritables chefs-d'œuvre, qui ont constamment depuis servi de modèles; mais, à côté d'œuvres aussi relevées et artistiques, ils surent faire plus modestement des étoffes simples, de prix plus accessibles, ce qu'on appelle aujourd'hui le courant, avec beaucoup d'habileté, de soin et même de recherche.

Tous les noms seraient presque à citer parmi la pléiade d'hommes remar- quables, associant leurs efforts pour l'œuvre qui est la gloire de Lyon, s'occu- pant à perfectionner incessamment les moyens du tissage, comme à aug- menter encore la beauté et la richesse des étoffes; mais un seul les domine tous : celui du décorateur le plus merveilleux, en même temps que créateur connaissant toutes les ressources, toutes les délicatesses et toutes les forces d'un art plein de difficultés et de subtiles connaissances, Philippe de Lasalle, que, par un juste hommage rendu à son talent inégalé, on a nommé parfois le Raphaël de la soie.

Les événements de la Révolution devaient malheureusement arrêter ce magnifique essor, et le siège de Lyon marqua la ruine de son industrie, à tel point qu'on put la redouter complète; mais les bases en étaient trop pro- fondes et les traditions trop bien implantées, pour disparaître en quelques années désastreuses; Napoléon, premier consul et empereur, voulant faire revivre son activité, trouva dans cette ville de Lyon, pour laquelle il montra un intérêt soutenu, des tisseurs toujours expérimentés, des artistes qui surent façonner leur talent au style nouveau et rivaliser entre eux pour la décoration somptueuse des palais impériaux, et aussi des inventeurs comme Jacquard.

Le relèvement de l'industrie lyonnaise fut rapide et durable. Attribuer, d'ailleurs, à l'invention de la célèbre mécanique de Jacquard, le point de

GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

départ de l'orientation sans cesse grandissante que devait prendre au xix" siècle la fabrication des soieries à Lyon, serait exagéré; incontestable- ment, la mise en pratique de cet appareil, apportant des facilités inconnues jusqu'alors pour l'exécution des tissus à dessins, marque une date considé- rable au point de vue textile. Mais, sans vouloir diminuer à beaucoup près les mérites de l'homme et de son œuvre, trop méconnus en leur temps, et sur

lesquels nous revien- drons, il nous paraît juste de voir à cette évolution et même à cette transformation si complète des cau- ses multiples, écono- miques et sociales. L'abolition, à partir des années révolutionnaires, du système corporatif, qui restreignait for- cément la produc- tion en la limitant, fut une modification profonde du travail à Lyon et, désor- mais, les étoffes de soie trouvèrent ache- teurs dans une classe singulièrement élar- gie sous l'influence des mêmes idées, avec nécessité de s'adapter, sous le rapport du coût, à des emplois deve- nant de plus en plus communs, non seu- lement en France, mais chez les nations qu'à son tour elle eut à fournir, et de plus en plus largement, de ces produits de luxe recherchés pour leur supériorité ; car les fabriques d'Espagne n'étaient plus guère que souvenirs, celles d'Allemagne et de Suisse ne pouvaient entrer en ligne de compte que pour des genres assez étroitement limités, celles d'Italie et de Russie s'organisaient ou se réorganisaient; l'Angleterre, suivant les idées de Cobden, allait renoncer à soutenir les siennes, et l'Amérique s'ouvrait comme un pays neuf et inexploité : toutes conditions qui furent de puissants stimu- lants pour le développement considérable que l'on relève alors. L'abondance de la matière première venue des contrées de climat favorable au mûrier et

Atelier de tissage a bras de soieries, a Lyon.

QUELQJJES MOTS D'HISTOIRE Ô

à l'élève du ver Provence, Piémont, Sicile, Asie Mineure allait s'aug- menter des soies d'abord grossières, mais bientôt améliorées, apportées de l'Extrême-Orient, Indes, Chine et Japon.

Aussi, vers la moitié du xix" siècle, il y avait près de loo.ooo métiers tissant la soie à Lyon : métiers à bras, battant, selon l'expression consacrée, pour fabriquer Taffetas, Failles, Velours, Damas, Lampas, etc., et faisant entendre incessamment le bruit familièrement représenté par des onomato- pées comme celles bien connues des L5^onnais : Bist'en claque pan ! et Patintaque ! à la Croix-Rousse, à Saint-Georges, Saint-Irénée et autres quartiers habités par les canuts d'alors. C'était le temps des ateliers de

Atelier de tissage mécanique de soieries '.

famille si t3'piques, comprenant un petit nombre de métiers ; là, depuis le chef de la famille, le Maître canut, aidé pour le tissage d'ouvriers et d'ou- vrières dits compagnons et compagnonnes, jusqu'à sa femme et ses enfants occupés aux besognes accessoires et de préparation, tous exerçaient pour la commune tâche le tissage à façon, pour le compte des patrons fabricants, une admirable habileté manuelle et professionnelle développée par l'atavisme et l'habitude et qui est restée proverbiale. C'était Tx^irt (pour l'Art) de la Soie », comme le qualifiaient les canuts eux-mêmes en leur parler aux expressions curieusement spéciales, entremêlées de termes empruntés au vocabulaire du tissage soj^eux et pleines de saveur pour qui les a un peu pratiquées. La naïveté patoise de ce langage, que le Guignol l}'onnais a popularisé quelque

* M. Henry Bertrand, Lyon.

10 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

peu, cachait une bonhomie malicieuse et ironique, car le canut fut volontiers frondeur et parfois émeutier ; ses ancêtres avaient renvoyé avec des chansons satiriques l'illustre Vaucanson venu pour réglementer leur travail; lui, fit le coup de feu en 1834 et en 1848.

Mais de grands changements ne tardèrent pas à survenir. L'application du moteur mécanique au métier et la transformation, par suite, radicale de cet instrument séculaire dans son principe de mise en action, vinrent naturel- lement, on peut le dire, en un siècle de vapeur et d'électricité, pour répondre aux besoins d'une production qu'il fallait augmenter et de prix à diminuer au contraire. Le problème fut bientôt résolu pour la soie comme il l'avait été pour le coton, par exemple, et dans tous les pays l'on fabriquait des tissus de soie et l'on ne chercha, dès lors, qu'à en faire plus et à meilleur marché. Ce travail en usine s'organisa au détriment de celui à la main, relégué hors des villes, dans les campagnes, son salaire devint souvent un appoint seulement à la vie matérielle assurée en partie déjà. Aujourd'hui, il n'y a plus ou presque plus de ces canuts de jadis, sauf pour les quelques rares étoffes dont la difficulté d'exécution réclame leurs doigts habiles à manier les fils légers, à les faire se croiser, s'entremêler patiemment sans défauts, selon les règles, et s'accommode de la lenteur forcée du travail à la main.

Doit-on regretter cette transformation et l'éloignement pour les belles étoffes, richement décorées, sous l'empire de la mode qui les a délaissées longtemps ? C'est un peu l'avis de ceux qu'enchante la vue des vieilles Soies, empruntant, il est vrai, une partie de leur charme à leur âge même, mais évoquant de façon souveraine, dans les musées, les collections, ou quand elles sortent des tiroirs et des resserres pour d'intéressantes Expositions, l'art étonnant des décorateurs et des fabricants qui les créèrent et les exécu- tèrent souvent sans les moyens perfectionnés d'à présent.

Faut-il dire avec d'autres, les partisans déterminés du « tout passe, tout se transforme />, qu'il n'y a plus guère de place pour les belles choses qui nécessitent trop de temps et trop de soins minutieux; et encore, que la méca- nique a permis de mettre à la portée du plus grand nombre une élégance à bon marché, répandue plus heureusement dans les mille choses du vêtement, par exemple, que mesurée à prix d'or dans quelques tentures somptueuses. Enfin, ces défenseurs du moderne progrès font remarquer, non sansjustesse, que, de perfectionnement en perfectionnement, on en est arrivé, avec le métier mécanique, à tisser avec une régularité surprenante, que ne pouvaient souvent pas donner les moyens manuels, des Gazes, des Mousselines, des Velours, et toute la catégorie des tissus extra-souples, « flous, » en un mot, tout ce qui a fait la vogue du « Chiffon » du xx" siècle ; et cela, dans des proportions si grandes qu'elles déterminent une activité commerciale se chiffrant par centaines de millions de francs, rien que pour Lyon, et main- tiennent du travail à des milliers d'ouvriers, dans plusieurs départements français.

Ce serait bien impossible de trancher entre les deux opinions ou de les concilier en quelque sorte. En attendant ce que sera pour l'avenir de la soie en Europe un lendemain impossible à prévoir de façon certaine, et, peut-être, tributaire lui-même à son tour de l'industrie poussée à la façon ultra-moderne des pays nouveaux, Amérique ou Japon, on peut, au moins, émettre un vœu

QUELQUES MOTS D'HISTOIRE 11

platonique. Il faut bien, obligatoirement, suivre la marche imprimée à la fabri- cation des soieries par la domination inéluctable de la Mode, et les entraî- nements du luxe tout-puissant et envahissant qu'on ne saurait, en réalité, condamner; sa cessation serait un mal et même une calamité pour quantité d'industries, et La Fontaine a dit trop justement :

La République a bien affaire

De gens qui ne dépensent rien :

Je ne sais d'homme nécessaire. Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien. Nous en usons, Dieu sait! Notre plaisir occupe L'artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe Et celle qui la porte...

Mais, tout en se conformant à l'influence des mœurs, des idées, des goûts qui évoluent, on devrait ne jamais oublier tout à fait le passé dans ses enseignements. Et non seulement ceci pour rendre un tribut d'admiration mérité à tant d'efforts patients, habiles, qui se sont accumulés les uns avec les autres dans cet exode de la soie qui l'a faite mondiale à travers les époques et se sont condensés souvent en modèles de purs styles, mais pour conserver de ceux-ci utilement, certains diraient pieusement, et tout au moins dans la mesure du possible, la direction impeccable au point de vue composition, exécution et valeur artistique.

La faute en est évidemment à l'arrangement hâtif de la vie d'à présent, si l'on ne peut plus considérer avec le respect et les égards d'autrefois les soieries diverses largement répandues maintenant, sur lesquelles les yeux s'arrêtent encore avec complaisance, mais que les mains manient parfois sans trop de ménagements. On ne réfléchit guère, faute de temps, que le tissu, surtout le tissu de soie, est obtenu par une sorte de longue synthèse, pour parler à la façon chimique, unissant des éléments simples en un tout assemblé par de multiples opérations et, en l'espèce, par les manipulations succes- sives. Le moindre ordinaire Taffetas, « fond de Jupe » ou « petite Soie » a cependant passé par une vingtaine de « mains > principales et par bien d'autres, si l'on tient compte de toutes les manipulations accessoires. C'est une vaste collaboration qui s'établit dès l'élève du ver à soie jusqu'au placard ou rayon du marchand, et s'accompagne de transactions fré- quentes, de transports réitérés; marche lente ou rapide, coupée d'arrêts indispensables et représentant au total une complexité, un détail, qui valent que l'on s'}^ arrête pas à pas, en essayant de donner de ces nombreuses étapes de la fabrication une idée plus exacte que celle que l'on en conçoit généralement.

GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

COMMENT S'OBTIENT LA SOIE

La soie est le fil dont s'enveloppe la chenille du mûrier au nom savant de Bombyx Mori ou Phalœna Bombyx pour se métamorpho- ser en chrysalide. Cette enveloppe est le Cocon, sorte de coque cylindrique aux bouts arrondis et légèrement étran- glée en son centre ; elle est entièrement formée du fil replié quantité de fois sur lui-même en spires agglutinées, à la façon d'une petite pelote creuse.

La matière soyeu- se existe chez le ver à soie, à l'exemple de nombreuses autres chenilles et araignées, sous la forme d'un liquide visqueux, sé- crété par un organe spécial, se coagulant à l'air en fils qui ser- vent à assurer la suspension de l'animal ou un abri pour ses transfor- mations.

Dans les contrées suffisamment chaudes, comme certaines parties de la Chine, le ver à soie peut vivre sur l'arbre, son éducation et la récolte du cocon se sont faites longtemps à l'air libre. Cet élevage, dans nos régions, est forcément l'objet de soins plus méthodiques en chambres closes, qui con- stituent la science de la sériciculture. L'élève du ver à soie, qui fut souvent dans nos campagnes un revenu accessoire des travaux des champs, pratiquée

Vers a soie se nourrissant de feuilles de mûrier '

' Cliché du Laboratoire d'études de la Condition des Soies de Lyon.

COMMENT S'OBTIENT LA SOIE

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Cocon filé par le ver a soie ' .

dans une des pièces de la maison familiale, a lieu maintenant surtout dans des bâtiments spéciaux dits magnaneries, du nom populaire niagnan, donné dans le midi de la France à la précieuse chenille ; il s'agit de profiter des quelques semaines l'insecte vit à l'état de larve. C'est vers la mi-avril qu'on met à l'éclosion, après une sélection dont Pasteur a montré l'utilité, les œufs minuscules ou grai- nes, comme on les appelle, dont il faut 1.300 environ poui; faire le poids de i gramme. Maintenus dans les conditicjns reconnues nécessaires de chaleur constante et de ventilat^pri, ils donnent bientôt naissance à de très petites chenilles, loti^ gués à peine de 2 millimètres; celles-ci, placées dans le mçme milieu favorable sur des sortes de rayonnages ou cla^p^,- grossissent rapidement; on leur fournit en abondance, la feuille du mûrier qui est leur nourriture exclusive et qd'U faut ni trop sèche ni trop humide. Au bout de trente jour^ environ et après avoir subi plusieurs mues ou changements de peau, les vers à soie ont atteint tout leur développe- ment, soit 8 à 10 centimètres de longueur et un poids de 4 è| 5 grammes. C'est à ce moment qu'ils montent sur des petits rameaux de bruyère ou de bouleaux qu'on a déposés en éventail sur les claies et s'y installent pour filer leurs cocons, travail qui prend trois ou quatre jours environ. Enfermés ainsi dans leur coque soyeuse, ils se transforment aussitôt en chrysalides et, une vingtaine de jours plus tard, en papillons, accomplis- sant ainsi le cycle fixé par la nature à l'espèce.

Comme ce papillon, pour sortir du cocon, le perce et le rend par même très difficilement utilisable, ne sont conservés tels, une fois filés, que les cocons dont on a besoin pour assurer la reproduction par l'accouplement des papillons mâles et femelles ; ceux-ci pondent la précieuse graine à conserver avec des précautions parmi lesquelles se place l'action indispen- sable d'une température assez basse, et même froide, jusqu'à la prochaine éclosion qui a lieu, en général, l'année suivante, mais il y a certaines races, dites polyvoltines, qui ont plusieurs générations annuellement, comme il y a du reste nombre d'autres sortes de chenilles vivant à l'état sauvage sur di- vers arbres, et pro- duisant un cocon dont certains trouvent une utilisation importan- te, par exemple ceux donnant la soie dite Tussah ou Tussor.

La chaleur est le meilleur moyen d'étouffer les chrysalides pour prévenir leur métamorphose à l'intérieur des cocons et afin de pouvoir conserver ceux-ci autant qu'il est nécessaire. Primitivement, on se contentait donc d'exposer la

Papillons de vers a soie

1 Cliché du Laboratoire d'études de la Condition des Soies de Lyon.

14 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

masse des cocons récoltés aux forts rayons du soleil; actuellement, un four convenablement disposé et chauffé est un mo)'en plus expéditif et plus sûr.

Comment tirer de cette petite chose sèche, légère, d'apparence diversement colorée, en jaune pâle, jaune d'or, blanc jaunâtre ou tirant sur le vert, selon la race et le pa3's du ver qui l'a construit, le beau fil que l'on connaît pour son brillant et sa souplesse. C'est d'abord par la filature, opérée maintenant dans les organisations en usines de ce nom. î'iler la soie, c'est dérouler, dévider ce fil replié, comme nous l'avons dit, sur lui-même et collé à lui- même. Il est nécessaire, pour cela, de maintenir les cocons plongés dans l'eau très chaude, presque bouillante d'une bassine de cuivre; bientôt leur enve- loppe est suffisamment ramollie pour que l'ouvrière fileuse puisse, en les battant légèrement avec un petit balai de bruyère, faire s'accrocher aux aspérités de cet instrument simple et pratique le bout extérieur du fil. Toute une première partie, commencement du travail du ver, est grossière, rugueuse, irrégulière ; elle est rejetée et forme les déchets, nommés frisons, pour lesquels on a trouvé d'ailleurs une utilisation.

La fileuse arrive, de la sorte, à disposer d'un certain nombre de cocons dont le fil est, comme on dit, purgé et se dévide aisément. On pourrait croire qu'il n'y a plus qu'à tirer sur ce fil et à l'enrouler, mais, d'une part, ce fil, ou plutôt ce brin pour parler précisément, n'est pas de longueur indé- finie et mesure, certains disent, 3oo, d'autres jusqu'à 800 mètres au plus, sauf exceptions, mais encore il est bien trop ténu, trop fin pour être emplo5^able tel qu'il est; de plus, il serait irrégulier, car son diamètre va constamment en décroissant, jusqu'à devenir presque imperceptible.

Pour assurer la régularité, la continuité et la grosseur convenable au fil à produire, l'habileté de la fileuse consiste, avec une dextérité acquise par la pratique, à assembler en un seul les brins de deux, quatre, six ou huit cocons, selon les données d'une expérience qui fait prévoir le résultat; ces brins, ramollis par l'humidité et la chaleur, se collent les uns aux autres pour former un brin unique ; après s'être croisé pendant quelques tours avec un brin voisin formé de la même manière, ceci pour que leur frottement réci- proque les arrondisse, celui-ci va s'enrouler sur un tambour dont le mouve- ment l'entraîne et sur lequel il se sèche. La fileuse doit encore veiller avec soin et voir quand il faut, par un adroit tour de main, jeter le bout, c'est- à-dire ajouter un nouveau brin d'un cocon prêt à être filé et tenu en réserve sur le bord de la bassine, pour remplacer le brin d'un cocon finissant ou trop ténu. C'est au jugé, avec une approximation remarquable due à l'entraîne- ment des 3^eux et des doigts exercés, qu'elle arrive à maintenir ainsi la régu- larité de grosseur du fil, autrement dit son titre, première des conditions réclamées par les emplois industriels d'aujourd'hui.

La soie ainsi filée se présente sous l'aspect d'un fil écru, résistant, coloré comme l'était le cocon, peu brillant, et de toucher assez sec et prend le nom de Soie Grège; on en forme de grands écheveaux ou flottes, tordues sur elles-mêmes, et de ces flottes on compose des ballots ou balles, dont le transport, l'achat, la vente, la revente, le courtage forment autant de branches commerciales actives et importantes sur les grands marchés de la soie. Trains et navires apportent par wagons et chargements entiers ce fret précieux, dont l'abondance ou la rareté fait le prix, crée le cours ou la

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■a.

^

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GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

cote, divisée en infinités de classes par genres, provenances, catégories et marques '.

Là, on titre la soie et on l'essaye ; c'est-à-dire qu'on vérifie sa grosseur, sa résistance et toutes qualités annoncées par la filature, utiles pour son classement et l'établissement de sa valeur marchande. Et aussi, on la condi- tionne ; en effet, la soie, qui a des propriétés électriques bien connues, est

aussi très hygrométrique ; or, comme elle se vend au poids, il importe d'établir pratiquement celui qui ser- vira de base au calcul de la somme due par l'acheteur au vendeur. C'est ce qui a lieu dans des établisse- ments fonctionnant offi- ciellement sur les grandes places comme Lyon, Mi- lan, Zurich, etc. Le procédé consiste à prendre un cer- tain nombre de flottes de la balle soumise à l'opération et à leur faire subir dans des appareils à ce destinés une absolue dessiccation. Il s'ensuit une perte de poids que l'on note très exactement, et un calcul proportionnel fournit en- suite, en tenant compte d'un degré d'humidité fixé par les usages à 1 1 pour loo d'eau, le poids total cher- ché , qu'on porte sur un bulletin destiné à faire foi dans la transaction.

Voilà donc le fil de soie entre les mains des fabricants, prêt à être mis sur le métier et à être tran- sformé en étoffe, pourrait-on penser? C'est inexact cependant de façon géné- rale. Il existe bien des tissus faits entièrement de soie grège et employés ainsi

Flottes et Bobines de soie.

Il serait intéressant de pouvoir retrouver quel a été le prix de la soie en remontant à travers les âges ; nous avons dit qu'à l'époque romaine elle s'échangeait contre environ son poids d'or. Ainsi, par des calculs de comparaison, les auteurs ont pu montrer que, sous Justinien, la valeur du kilogramme de soie ou plus exactement de soierie était de 17.190 francs environ de notre monnaie. En 1345, la soie de Provence coûtait 76 sous tournois la livre, ce qui équivaut de nos jours à 65 francs. La moyenne des prix actuels de la soie écrue s'établit de façon approchée à 40 francs le kilogramme.

COMMENT S'OBTIENT LA SOIE

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en écru ; mais la très grande majorité des autres, qu'ils soient teints en fils ou tissés teints, c'est-à-dire composés de fils teints au préalable avant le tissage, ou teints en pièces, c'est-à-dire fabriqués avec des fils écrus et teints ensuite, exigent pour leur confection que ces fils aient subi une torsion préparatoire calculée. C'est l'opération du moiilinage ou de Vouvraison. Au moyen d'appareils nommés moulins, on tord les fils sur eux-mêmes, en les assemblant parfois par deux, trois, etc., pour n'en faire qu'un et en graduant ces torsions, ces assem- blages d'après le genre d'étoffes à fabriquer et le rôle qu'auraient à jouer ces fils dans cette étoffe. Aux fils qui doivent, pendant le tissage, supporter sur le métier une tension forte (ceux dits de chaîne, comme nous le verrons), il faut donner plus de cohé- sion et de résistance qu'aux fils dits de trame. Alors c'est une question de do- sage, pour ainsi dire, avec des points de repère établis par l'expérience, et ce tra- vail en réalité fort com- plexe du moulinage qui nécessite usines, outillage et personnel, le tout spé- cialisé, s'exécute fort régu- lièrement, créant toute une gamme de fils de soie plus ou moins retords, ouvrés: organsin, trame, gre- nadine, poil, crêpe, ma- rabout, cordonnet, mila- naise, onde, etc.

Tout cela garnit les placards du fabricant et forme des réserves très détaillées qui comprennent encore les textiles qui s'emploient assez souvent en mélange avec la soie, coton, laine, lin, schappe ou fantaisie, ces deux derniers fils tirés des déchets produits à la filature des cocons dont nous avons parlé et dont les emplois ont pris un développement très important. Les chimistes ont même voulu aug- menter cet arsenal en faisant mieux encore, avec des procédés qu'il n'est pas possible de passer sous silence. Ils ont fabriqué artificiellement de la soie.

Moulinage de la soie '

' Communiqué par M. H. Bertrand, à Lj'on.

18 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

Partant de ce principe que la matière constituante de la soie, la fibroïne, n'est autre que de la cellulose, une cellulose, car on en distingue plusieurs en chimie, paraît-il, qui se dissout dans certains liquides, on s'est demandé si inversement, en dissolvant dans un liquide approprié de la cellulose sous forme de déchets de coton, de pâte de bois, etc., on ne pourrait ensuite extraire de la dissolution cette même cellulose sous la forme de filaments soyeux.

La question a été résolue depuis assez longtemps déjà. Il est possible d'obtenir par un travail de laboratoire des fils comparables à des fils de soie, très brillants, ayant toute la régularité et la continuité que donne la filière qui les produit, appareil plus rigoureux peut-être à ce point de vue que l'organe du ver à soie et les doigts de la fileuse. Mais ces avantages sont fortement balancés par les défauts ou les insuffisantes qualités de cette nouvelle matière, dont on aurait pu penser un instant qu'elle allait concurrencer très sérieusement la soie naturelle. Lorsqu'il fut trouvé, ce fil artificiel était très inflammable, brûlant mieux que l'amadou, presque aussi bien que le fulmi- coton avec lequel ses liens de parenté étaient étroits ; on remédia prompte- ment à cet inconvénient capital, mais on ne parvint pas d'ailleurs à donner à cette soie la solidité et l'élasticité de celle produite par le Ver; lourde, et plus dense, la soie artificielle est incomparablement moins résistante à l'humi- dité et à la traction. A grosseur égale et même supérieure, elle ne peut supporter tous les efforts du tissage et ne convient trop qu'à certains emplois limités. Son coût est relativement élevé du reste, car sa fabrication est chose délicate et comporte de larges installations établies sur les bases industrielles modernes, fort dispendieuses.

Cependant, la soie nouvelle a trouvé une consommation tout à fait importante pour la confection des galons, dentelles, soutaches, broderies, tous articles qui emploient un fil gros, solide, et pour lesquels son brillant spécial, très accentué, presque métallique, est une supériorité indiscutable.

C'est la cause de l'essor véritablement très considérable qu'a pris assez récemment la fabrication industrielle des soies artificielles. Il existe du reste maintenant quantité de procédés différents pour produire de la sorte des fils imitant la soie, en France et un peu partout.

On ne peut pas présager ce que sera l'avenir de cette industrie : la science sans doute rés*erve des surprises ; il est très possible que Ton arrive à donner à cette soie artificiellement obtenue la solidité qui lui fait défaut. En attendant, la soie récoltée naturellement est d'une abondance qui rend son prix très moyen, et l'on ne voit pas qu'il y ait lieu de s'attendre à ce renché- rissement qui créerait avec le coût des imitations chimiques en question, un écart tout en faveur de ces dernières.

Nous avons dit que les soieries se fabriquaient en beaucoup de cas, et presque les plus nombreux, maintenant, avec des fils de soie restés écrus, pour être teintes en pièces, celles-ci une fois fabriquées, contrairement au système séculairement suivi de tisser en teint, en employant la soie ayant reçu la couleur à la teinture en flottes.

Convenait-il donc, en se conformant à cette évolution, de parler fabrica- tion avant d'aborder la teinture ? Il nous a paru préférable cependant de rester dans l'ordre des anciens errements et ne pas repousser plus loin le chapitre de cette dernière opération très importante.

TEINTURE DE LA SOIE 19

TEINTURE DE LA SOIE

La teinture de la soie, ou en soies, n'est plus la chose relativement simple qu'elle a pu rester fort longtemps. Héritier de procédés empiriques très anciens, le teinturier d'autrefois avait aussi l'habileté du tour de main, dans une profession des usages réglementés maintenaient les traditions. De plus, il n'avait à sa disposition qu'un nombre limité de matières colorantes, pour la plupart empruntées au règne végétal, comme l'indigo, la garance, la cochenille, le carthame, la gaude et le pastel, par exemple, dont l'emploi était encore courant il n'y a pas très longtemps.

La teinture a suivi pour sa part le progrès ou la transformation des industries textiles ; ses procédés, comme ses ressources, se sont transformés de même entièrement. Pour la soie, plus ou presque plus de ces installations peu compliquées de ces petits ateliers l'expérience et le savoir profes- sionnel, transmis de père en fils, suppléaient à l'insuffisance des moyens matériels.

Dans les vastes usines actuelles, l'eau, la vapeur circulent en abondance, les moyens mécaniques réduisent au minimum les procédés manuels ; on se 'sert de machines pour teindre, laver, sécher la soie; de même pour la tendre, l'étendre, l'étirer, la brillanter, l'assouplir, etc.

Quant aux substances colorantes dont on use, elles forment un lot sans cesse grandissant et infiniment varié.

La découverte de l'aniline et peu après de la fuchsine, celle-ci trouvée, en 1858, par le chimiste Verguin, fut le point de départ d'une véritable révo- lution dans la chimie tinctoriale. Très vite, à ces deux produits extraits du goudron de houille, vinrent s'adjoindre quantité d'autres dérivés chimiques du même ordre, aux noms scientifiques assez barbares. Tous les jours cette série innombrable s'augmente de ceux trouvés et composés dans des labora- toires spécialement organisés pour cette recherche ; l'arsenal du teinturier moderne est extrêmement vaste.

Peut-on dire que l'on teint mieux de la sorte que par le passé ? Certes les nuances que l'on obtient sont chatoyantes et flatteuses. Elles ont la supé- riorité du nombre, la recherche des teintes, de l'imprévu même sur l'ancienne palette assez restreinte forcément, comme dit ci-dessus. Mais malheureuse- ment le désavantage marqué des couleurs obtenues par les moyens nouveaux est de passer souvent avec grande rapidité en se fanant au soleil, à l'air, à la lumière du jour même, comme des fleurs fugitives. Et les vieilles soies patinées par le temps, ou demeurées parfois étonnantes de fraîcheur, attestent au contraire la solidité de leurs couleurs exigées bon teint '.

1 L'antiquité avait le secret des teintures extra-solides, si l'on s'en rapporte à des exem- ples comme celui trouvé dans Pline, livre VIII, chap. 48, des robes prétextes dont Servius TuUius, sixième roi de Rome, fit revêtir la statue de la Fortune et qui durèrent jusqu'à la

20 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

La chimie est encore responsable d'autres pratiques qu'on est en droit de regretter. En utilisant la faculté d'absorption très grande que possède la soie pour certaines substances, elle a trouvé la charge; ce système, qui consiste à incorporer au fil de soie, pour en augmenter le poids et aussi la grosseur, du tannin par exemple ou des oxj^des métalliques, n'est évidemment pas pour améliorer la solidité, ni la résistance des tissus qu'on en fait. S'il a trouvé, peu à peu, après ses premières applications, qui remontent à une cinquan- taine d'années, un notable développement, c'est qu'il a été et qu'il est le moyen le plus simple, le plus tentant de satisfaire à la recherche obstinée du bon marché pour l'étoffe de Soie. vSous l'aiguillon de la concurrence et pour offrir toujours l'occasion sensationnelle qui attire la clientèle, on est arrivé à donner à celle-ci le bas prix qu'elle réclame et en lui fournissant quelque chose dont elle a strictement pour son argent. C'est du reste une erreur consi- dérable et une contradiction de la réalité que d'affirmer, comme nous l'avons vu imprimé quelque part, l'existence de soieries ne contenant pas plus de 5 pour loo de soie contre 95 pour 100 de matières minérales.

L'idée de donner une augmentation de poids au fil de soie s'explique en quelque sorte par la perte de poids qu'il subit au cours de l'opération fonda- mentale et par laquelle, dans la majorité des cas, commencent tout d'abord les opérations de teinture. C'est le Dccrensage ou Cuite qui consiste à main- tenir, pendant un certain temps, les flottes écrues ou les pièces de soie tissées avec des fils écrus dans un bain de savon bouillant convenablement dosé. Cette préparation jouit de la propriété de dissoudre la partie du fil de soie écru, qui en constitue comme la gaine protectrice; c'est en réalité une sorte de vernis pigmentaire, coloré comme nous l'avons dit en parlant des cocons, et que l'on appelle aussi le Grès de la soie.

Débarrassée de cette enveloppe, la soie apparaît avec tout son brillant et ses qualités spéciales, mais, forcément, à ce décreusage, elle perd une notable partie, quelquefois un quart environ, de son poids primitif. La soie se vendant au poids, on conçoit le renchérissement qui en découle sur le prix payé pour le fil grège ou écru, ce dont il faut bien tenir compte.

Après la cuite, les flottes de soie ou les pièces sont prêtes à être plongées dans des bains de teinture convenablement composés et appliqués; elles y reçoivent les coloris que l'on a désignés d'avance au teinturier. A lui d'obtenir, par des comparaisons constamment faites avec l'échantillon qu'on lui a remis de la nuance désirée, la meilleure conformité possible. C'est souvent une tâche difficile pour les ouvriers coloristes, qui exige, avec un œil exercé, des tâtonnements et des recommencements patients ; il en faut si peu pour qu'un ton présente avec un autre une différence presque imperceptible et cependant appréciable. Les dégradations des teintes sont infinies, et les cartes de nuances, tables ou gammes de couleurs, classées et numérotées, comme il en existe par exemple à la manufacture des Gobelins, ne donnent par leur variété qu'une faible idée de celle qui existe dans la Nature.

La difficulté est souvent aussi dans la réussite de ces nuances indécises, dites rabattues ou composées, que la Mode, avide de nouveautés, a souvent

mort de Séjan, ministre et favori de Tibère, cinq cent soixante années exposées à l'air actif de cette partie de l'Italie, sans être endommagées et sans que les couleurs aient souffert!

TEINTURE DE LA SOIE

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fait préférer aux nuances pures, franches, parfois accentuées, telles qu'elles furent longtemps en honneur. Dans ce domaine extrêmement éclectique du choix des couleurs et de leur appellation, les pourpres, les bleus azur, inde, turquin, les écarlates, les verts, les jaunes, empruntés à l'Orient, régnèrent longtemps dans l'antiquité, au Moyen Age, sous la Renaissance, et devinrent plus tard, au xvir et au xviir siècle, des gammes et des harmonies souvent fort vives ; car les tons qu'on est convenu d'appeler anciens ne correspondent pas, patines par le temps, à ce qu'ils étaient primitivement, et lorsqu'on

Atelier de teinture de soieries '■ (teinture en pièces).

retrouve intacts, protégés par un heureux hasard, un velours vénitien, un lampas Louis XIV, on est frappé de la coloration très soutenue, quelquefois éclatante, qu'ils présentent. Nos pères, sous l'Empire, puis la Restauration, connurent les cramoisis, les aurores, les jonquilles, les tabacs d'Espagne et les nuances romantiques. On en est aujourd'hui à des contradictions et à de fréquents changements, surtout, bien entendu, pour les étoffes de soie destinées à faire des robes. Avec les coloris atténués, dits pastels, contrastent parfois les nuances dont le ton souvent criard et cru fait l'origi- nalité et détermine le succès éphémère ; toutes ces teintes empruntent leur appellation à un vocabulaire de saison et d'actualité qui dure ce que veut la Mode. Rapidement, tel bleu Nattier cède la place aux gris Tête de Nègre, Taupe ou Fumée, puis à un Kaki, un Prunelle, etc., etc., et à la teinte qui fera fureur demain et qu'il faut renoncer à prévoir !

' M. Henry Bertrand, L)'on.

gg GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

Croirait-on que le blanc et aussi le noir, nuances fondamentales, sont pour la soie celles qui nécessitent les soins les plus minutieux et les pratiques les plus exercées, sans qu'on puisse arriver toujours à réaliser scrupuleusement la conformité d'une teinture à une autre. Malgré tous les blanchiments, la composition intime du fil de soie et l'imprévu jouent leur rôle et créent les différences que présentent ces blancs entre eux, surtout perceptibles à ceux dont c'est le métier, et qui ont leur cause dans le jeu inégal de la lumière différemment réfléchie ou absorbée.

Les noirs, en effet, détiennent peut-être le record de la variété. Rien ne ressemble moins à un noir qu'un autre noir; la soie ne fait pas exception à ce fait facile à vérifier, et la difficulté du réassortiment des étoffes noires est bien connue des couturières. Alors on réclame, on recommence et on procède à des rcfaisages, et bien souvent on ne fait pas mieux : plat réchauffé ne valut jamais rien !

Voici cependant, sorties des usines de la teinture, les flottes de soies diversement colorées, selon ce que le fabricant a demandé, ayant subi en plus les traitements appropriés aux emplois en vue, car le tissage de divers genres d'étoffes exige de la soie plus ou moins cuite, plus ou moins assouplie, plus ou moins avivée, c'est-à-dire rendue craquante, ou préparée pour des manipulations ultérieures, telles que l'Impression, la Moire, etc., etc.

Ou bien, au lieu de flottes de soie, ce sont, nous le rappelons, les pièces mêmes d'étoffes qui sont rendues toutes prêtes et teintes, pièces que l'on a tissées avec des soies écrues et dont la manipulation est devenue dans la branche teinture une spécialité d'importance croissante, quoique reposant évidemment sur des procédés analogues à ceux du traitement de la soie en flottes '. A ce dernier point de vue, il y aurait lieu d'en venir dès maintenant à l'opération importante qui suit nécessairement la teinture de ces pièces de Soie, à Xapprct qui les finit et les fait telles qu'on les offre à la clientèle, mais il nous semble néanmoins normal de suivre auparavant, dans cet exposé, l'ancien ordre de choses et d'aborder tout de suite la question du tissage proprement dit, si bien qu'on puisse avoir une idée de la façon de fabriquer des pièces sans distinction de catégories, avant de voir comment on les apprête, quand il convient qu'elles soient ainsi traitées.

' Il faut noter encore les manipulations toutes spéciales qui conviennent pour la teinture des soies pour Moire, des soies dites « solides à la cuite » dichroïques ou à reflets, et des soieries mélang-ées, telles que soie et laine, soie et coton ; dans ce dernier cas, par l'emploi de colorants distincts et appropriés, on teint fort bien le coton, matière végétale, d'une nuance, et la soie, matière animale, d'une autre différente. Mieux encore: un procédé récent donne le moyen, en préparant de la soie à l'avance, et en employant dans le tissu soie non préparée et soie préparée, de donner à chacune d'elles une couleur différente : ce système de la double teinte, par teint en pièces, donne des résultats surprenants et fort commodes en beaucoup de circonstances.

FABRICATION

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FABRICATION

DÉVIDAGE OURDISSAGE

Élémentairement, le problème du tissage con- siste, on le sait, à entre- mêler, à entrecroiser des fils, de telle sorte que ré- sulte de cette agrégation une étoffe, un tissu. Ce tra- vail s'exécute au moyen du métier, comme chacun le sait ; et la notion fonda- mentale qui s'impose à l'examen tout de suite, quand on parle métier à tisser, est celle de la dis- tinction des fils employés sur ce métier, suivant leur rôle et leur ordre, au tis- sage en fils de chaîne et fils de trame; les premiers sont ceux disposés, tendus en long, les uns à côté des autres, en nappe sur le métier, un peu à la façon, si l'on veut, du canevas tendu sur le métier de broderie, tandis que les seconds, au contraire, sont passés successivement un à un par l'ouvrier au tra- vers des autres, de telle sorte que la trame se trouve ainsi emmêlée,

coup par coup, à la chaîne, dans une direction perpendiculaire à celle de cette chaîne.

Les fils de soie teints ou écrus, jusque-là en flottes, doivent bien entendu, à cette fin de tissage, être enroulés sur des bobines, grosses ou petites, en bois ou en métal, par un dévidage qui s'opère aujourd'hui en grand et ne

DÉVIDAGE MÉCANIQUE DE LA SOIE '

M. Henry Bertrand, Lyon.

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GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

FABRICATION 25

rappelle que de loin la manière toute primitive dont l'enfant aide, sur ses mains tendues, au dévidage de l'écheveau de sa grand'mère.

Bobines de trames ou de fils de chaîne sont étiquetées, pesées, comptées, répertoriées soigneusement.

On se servira des premières pour garnir, le moment venu, de plus petites bobines, cannettes ou tuyaux, assez étroites pour être placées à l'intérieur de la navette, instrument mobile qui portera la trame au travers de la chaîne.

Quant à celle-ci, il faut encore l'ourdir. Ourdir est un mot qu'on ren- contre à chaque instant dans le langage littéraire employé, d'une manière dont l'usage a consacré l'inexactitude.

Quand Figaro s'écrie « Ah ! ma trame est bien ourdie ! », il commet, en vérité, un contresens, puisque, de fait, une trame n est jamais ourdie; ce n'est que dans les romans à sensation ec péripéties que l'on ourdit des trames odieuses, tout comme de noirs complots. C'est un exemple de curieuse dévia- tion de sens que donne parfois le langage à des abstractions ou similitudes empruntées à des réalités objectives.

Au contraire, tramer, dans le sens de machiner, est resté une image exacte et parlante, tout comme : avoir une teinture de telle ou telle connaissance.

C'est, en réalité, la chaîne seule que l'on ourdit, car ourdir c'est juste- ment composer l'ensemble des fils de chaîne en nombre voulu comme de longueur pareille, avec une tension égale et régulière. La longueur est celle choisie pour la pièce ou les pièces successives à tisser, en tenant compte de la perte ou déchet inévitable au commencement et à la fin du travail, et encore du retrait, ou, comme l'on dit, de Vembuvage que subissent ces fils de chaîne au tissage.

On comprend mieux ce dernier point par un exemple. Une ficelle, type du fil de chaîne, passant dessus et dessous les doigts de la main figurant les fils de la trame, représente, très grossi, le chemin sinueux des fils de chaîne dans le tissu même ; par suite on imagine le raccourcissement de ces fils, qui, en fait, et selon le mode de croisement adopté, n'est jamais négligeable et atteint, pour certaines étoffes, une valeur très considérable.

On n'ourdit plus guère à la main, mais si l'accessoire séculaire et obligé du tissage est devenu un organe mécanique, partant plus précis peut-être, surtout plus expéditif, le principe est resté le même : il consiste toujours à prendre un certain nombre de bobines chargées de la soie convenable, le plus grand nombre possible évidemment, à les disposer sur des sortes d'étagères ad hoc ou cantres, qui les supportent en permettant le déroulement des fils ; puis, à réunir toutes les extrémités de ces fils à un grand tambour de circon- férence connue, à le faire tourner jusqu'à ce que l'on ait loo, 200, 300 mètres ou plus de fils de soie enroulés; enfin, à recommencer l'opération en enrou- lant, de même et à côté de la première longueur mise sur le tambour, une nouvelle longueur identique du même nombre de fils sur lequel on opère; ceci autant de fois que nécessaire pour obtenir au total le nombre de fils de chaîne de la pièce et que l'on a calculé à l'avance. C'est de l'arithmétique et du soin. Un Taffetas, par exemple, dit fond de jupe, bonne qualité, en 52 cen- timètres, comporte, sans les lisières, environ 2.000 à 3. 000 fils de chaîne, tandis qu'un beau satin Météor, pour la largeur de iio centimètres, en contient de 9.000 à 12.000!

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Mais l'ourdissage est encore une chose plus délicate et compliquée, quand il faut le faire, par exemple, à fils doubles, triples, etc., c'est-à-dire procéder comme si ces fils, provenant de deux, trois bobines ou plus, disposés par groupes, n'en faisaient qu'un, deux fois, trois fois, plus fort, ceci pour les besoins de l'étoffe que l'on veut tisser; ou bien encore quand il s'agit d'ourdir des chaînes pour des soieries à bandes de couleurs ou de contextures diffé- rentes, ou pour celles comprenant des dégradations de nuances, des ombrés, des mélanges de matières, etc.

Passons sur ces minuties et mentionnons que, la chaîne une fois ourdie, une opération intervient encore, celle du pliage, qui, professionnellement exécutée, dispose enfin cette chaîne bien enroulée sur le rouleau du métier destiné à la recevoir, telle qu'elle doit être pour la bonne exécution du tissage ultérieur.

38 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

LE METIER

Si l'on se borne à l'envisager de façon élémentaire, le métier à tisser est un instrument de travail dont l'antique simplicité va de pair avec l'invention qui remonte aux temps les plus reculés. En principe, ses organes essentiels se réduisent à quelques-uns, quand on les débarrasse des mille et un détails dont l'ingéniosité humaine les a successivement perfectionnés et qu'on cherche à en établir la description schématique.

C'est tout d'abord un bâti rectangulaire', formé de pièces de bois vertica- lement et horizontalement assemblées pour rendre le tout suffisamment rigide. Deux cylindres ou gros rouleaux de bois y sont placés et disposés symétri- quement, en face l'un de l'autre et à peu près à la même hauteur au-dessiis du sol, soit à peu près celle d'appui de la main ; ils reçoivent les fils de la chaîne qui, enroulés d'abord complètement sur l'un des deux rouleaux, passent à l'autre en formant une nappe horizontale qu'on a le soin de main- tenir convenablement tendue, tirante, comme on dit en langage de canut, par des dispositifs appropriés.

Toute la question est maintenant de faire mouvoir ces fils, de les écarter les uns des autres de façon à laisser entre eux, à un point donné de leur lon- gueur, un espace qui permette d'3' passer le fil de trame. Celui-ci, lorsque les fils de chaîne auront repris leur place primitive, se trouvera ainsi inséré dans cette chaîne, lié par elle, et formera le tissu.

Le croisement doit évidemment avoir lieu dans un certain ordre et dans une certaine proportion. Prenons le cas le plus simple, celui du Taffetas. Dans le Taffetas, les fils se croisent, comme dans la toile ou le calicot le plus quelconque, par moitié, c'est-à-dire fil à fil et inversement; en précisant, pour un premier fil ou coup de trame à passer, les fils impairs, numérotés I, 3, 5, 7, etc., de la chaîne lèvent, tandis que les fils pairs 2, 4, 6, 8, etc. restent au-dessous ou en fond. Au contraire, pour passer un deuxième coup de trame consécutif et lier le premier, ce sont ces fils pairs qui lèvent et les fils impairs qui restent en fond.

De ce Taffetas, ou mode de croisement élémentaire et universellement connu, dérivent à peu près tous les autres, ceux qui donnent les étoffes unies sans dessins et que l'on désigne sous le nom général à.' Armures, terme assez comparable à celui de points, usité pour la broderie et la dentelle.

Or, pour obtenir commodément la manœuvre nécessaire au travail de la levée des fils en croisement donné, on se sert d'organes du métier que l'on nomme lisses dans la région lyonnaise.

Qu'on imagine des lamettes de bois dont, pour l'exemple du Taffetas, deux peuvent suffire à la rigueur ; disposées horizontalement au-dessus et au- dessous de la nappe des fils de chaîne et à une distance chacune d'environ

* Voir la figure, page 8.

LE METIER

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30 centimètres de celle-ci, elles sont reliées deux à deux par une série de fils verticaux, en coton le plus généralement, qui forment des inailles ou boucles au milieu environ de la distance qui sépare les deux lamettes de bois. Si l'on s'arrange pour faire passer successivement à l'avance tous les fils impairs de la chaîne de notre Taffetas dans les boucles de l'une des deux lisses et, au contraire, tous les fils pairs dans les boucles de la seconde, on a le moyen, en élevant l'une puis l'autre par des corde- lettes et le dispositif ad hoc qui les tient suspen- dues à leur place sur le métier, tout en permettant ce déplacement en hau- teur, d'obtenir le croise- ment cherché.

Ces mouvements sont commandés à l'aide de pou- lies de renvoi, de leviers ou marches mus au pied dans le simple métier à bras, ou enfin de systèmes plus compliqués, dits mé- caniques d'armures, dont le fonctionnement est pro- voqué et réglé comme il convient par le mouvement même d'impulsion donné au métier.

Deux lisses suffisent pour le Taffetas, mais c'est le cas ultra-simple ; à cause du nombre de fils de chaîne en jeu, il en faut au moins quatre et, d'après la nature et la complication des autres armures et les qua- lités d'étoffes que l'on veut

obtenir, des nombres tels que 6, 8, 10, 12, 16 sont nécessaires, jusqu'à même 24 et 32 en certains cas. Leur ensemble se nomme remisse, et l'opération qu'on comprend facilement ne pouvoir être confiée qu'à des spécialistes, pour ajuster les fils de la chaîne dans ces lisses, se dénomme le remettage.

En possession du moyen de préparer et de ménager à travers les fils de chaîne le passage de la trame, reste à voir comment s'opère celui-ci. Ici intervient l'instrument peut-être le plus connu entre tous ceux du tisserand et comme son emblème, la navette, morceau de bois allongé terminé en pointe à ses deux extrémités et portant en son centre un évidement vient se loger la cannette, sorte de bobine spéciale chargée du fil de trame qui se déroule ou se défile ainsi au fur et à mesure. Pour donner à la navette

DÉTAILS DU MÉTIER : BATTANT, PEIGNE, LISSES.

30 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

l'impulsion nécessaire à son lancement et à ses multiples voyages, aller et retour, au cours desquels la trame s'incorpore à la chaîne, un autre organe du métier est encore indispensable et même avec une double utilité.

C'est le battant, sorte de cadre de bois assez lourd, suspendu par le haut à la partie supérieure du métier, entre les lisses et le rouleau dit de devant, en face duquel se tient l'ouvrier, de telle sorte qu'il puisse osciller sous la pression de la main gauche du tisseur, en s'éloignant ou se rapprochant dudit rouleau, selon les besoins du travail. A droite et à gauche, dans ce battant, dont la largeur dépasse forcément pas mal celle de l'étoffe à produire, des logements sont ménagés pour recevoir la navette, qui est alternativement lancée de l'un à l'autre et assez brusquement même comme il convient, par le mo)ren de sortes de taquets à coulisse ou rats mus par des cordelettes que des poulies de renvoi ramènent à une seule placée devant l'ouvrier, à hauteur de sa main droite, et qu'il tire au moment convenable.

Ainsi, les lisses ayant été levées dans l'ordre nécessaire, pour passer un coup de trame, l'ouvrier écarte le battant en le repoussant, afin que la navette, portée par ce battant, se trouve à droite ou à gauche à l'entrée du passage ménagé entre les fils de la chaîne. La navette, sollicitée par le taquet, passe en roulant ou en glissant sur les fils restés en dessous ou en fond, en s'appuyant sur une petite lame de bois feutrée portée horizonta- lement par le. battant en dessous de ces fils, et le fil de trame s'étend à sa place.

Mais alors intervient l'ustensile auquel le battant sert également de support et dont le rôle est des plus importants.

Nous voulons parler An peigne, qui tire son nom de sa ressemblance de plus en plus éloignée avec le peigne à coiffer ; on le fit, aux époques primi- tives du tissage, de bois, d'os, de corne, etc. ; il se présente maintenant sous la forme d'une sorte de lame métallique rectangulaire de longueur variable et proportionnée à celle du métier, de l'étoffe, de largeur à peu près constante et composée de dents d'acier parfaitement polies, très serrées les unes contre les autres, avec une exacte régularité mathématique, entre deux règles de métal auxquelles leurs deux extrémités sont soudées. Le nombre de ces dents, compté dans i centimètre ou dans i pouce, vieille mesure encore très usitée, peut varier, selon les besoins de la cause, depuis 3 ou 4 jusqu'à 75 ou 80 dans i centimètre, ce qui donne une idée de la précision avec laquelle sont établis ces instruments: précision qui est indispensable, car, placé dans le battant, juste un peu en arrière, par rapport à l'ouvrier, du trajet que doit suivre la navette dans sa course, le peigne reçoit les fils de la chaîne qui passent dans ses dents un à un ou presque constamment par un nombre plus élevé 2, 3, 4, 5, 6, 8, 10, 12, etc. de fils dans chaque dent. Cette répartition est réglée, calculée en raison de la qualité, de l'entente et du genre du tissu cherché.

Mais, dira-t-on, pourquoi cette complication, qui paraît bien grande, de passer tous les fils de la chaîne en nombre déterminé, rigoureux, dans toutes les dents du peigne? Certes, ce piquage en peigne n'est pas une besogne aisée pour le premier venu, non plus qu'un exercice à recommander aux impatients et aux distraits. Mais les avantages de cette pratique sont que, de la sorte, les fils se trouvent régulièrement distribués sur la largeur de l'étoffe^ largeur

LE METIER

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donnée et maintenue, autant que faire se peut, justement par le peigne. Ensuite, ce peigne mobile avec le battant, placé perpendiculairement à la direction de la chaîne qui le traverse, va, en se rabattant vers l'ouvrier lorsque celui-ci ramène à lui le battant avec une force calculée, faire se joindre contre les précédents coups de trame déjà passés et formant l'étofte, le dernier fil que la navette a laissé derrière elle à son passage. La régularité du tissu se trouve donc assurée, puisqu'elle dépend, en première ligne, de la juxtaposition correcte des coups de trame les uns à côté des autres.

Navette ancienne lancée a la main.

C'est ce que l'on nomme la réduction du tissu ; elle est prévue d'avance suivant la grosseur de la trame et le genre que l'on veut fabriquer.

Lorsque l'ouvrier commence à tisser la pièce, il fait d'abord une petite partie d'essai de quelques centimètres : c'est la tirelle qui permet de voir si tout va bien et se trouve bien réglé dans le métier, ainsi que de juger des corrections nécessaires. La mise en route une fois faite, le tissu s'enroule au fur et à mesure de sa fabrication sur le rouleau placé devant l'ouvrier; nous verrons à nouveau, à propos des étoffes à dessins, qu'un des organes les plus nécessaires du métier est celui qui régit cet enroulement continu, de telle sorte que les fils ou coups de la trame se placent toujours bien régulièrement les uns à la suite des autres, sans variations trop sensibles, qui apparaî- traient forcément sur l'étoffe plus ou moins, selon sa contexture, mais en la dépréciant toujours.

Il faut, comme l'on dit, que l'étoffe soit battue régulièrement ou que le

Navette moderne employée pour le métier mécanique.

battage soit bon. Inversement, le tissu est varié, entrebattu, mêlé de claires ou serrées, expressions qui parlent d'elles-mêmes.

Une quantité d'autres défauts, du reste, peuvent se présenter sur le tissu, que l'ouvrier doit prévoir et éviter de son mieux. Un ou plusieurs des fils si légers, somme toute, de la chaîne, peuvent casser, et, si on ne les renoue ou rhabille pas aussitôt, on voit sur l'étoffe la trace de ces fils manquants, laquelle devient un crapaud, ou une grille, si plusieurs fils ont cassé à la même place et se sont embrouillés. D'autres fils peuvent être entraînés, levés intempestivement, occasionner des tenues, des groupures, des piqûres. De la trame mal surveillée ou irrégulière viennent les bouchons, costes, arba- lètes, trames doublées, trames tirantes, etc., etc.

32 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

Enfin, du travail même de l'ouvrier qui peut avoir de l'inexpérience, des inattentions, et par accident, résultent encore d'autres défauts, tels que, par exemple, un pas failli, ou erreur dans l'armure, venant d'un coup de trame oublié ou qui n'a pas été passé à son rang, et bien d'autres encore.

On voit qu'il faut, pour le travail délicat du tissage de la soie, beaucoup d'attention, de surveillance, en même temps qu'un entraînement très habile, d'autant que, la plupart du temps, ces soieries, qui comportent un endroit et un envers, se font, pour des raisons d'ordre pratique, endroit dessous, et l'ouvrier voit se former devant lui l'envers du tissu. D'oii nécessité, parfois, les défauts n'apparaissant pas, dans certains genres, de ce côté de l'étoffe, de suspendre le travail, de dérouler ce qu'il y a de tissé, en faisant lâche, expression typique, qui signifie que l'on a fait cesser momentanément la tension de la chaîne, de façon à pouvoir procéder à l'examen en question.

Et, en cas de défauts trop marquants, il faut, quand c'est possible, défaire ou détisser la partie du tissu défectueuse et la recommencer, ce qui n'est pas toujours très facile et commode et implique toute la dextérité que donne une patiente pratique.

Autre question importante dans le tissage : le soin à donner aux lisières ou cordons; les fils qui les composent sont presque toujours plus fournis, plus serrés que dans le fond même du tissu, et souvent se trouvent encore mis de couleurs tranchant sur ce fond, de façon à en être comme l'encadrement. On attachait autrefois beaucoup d'importance à la parfaite exécution de ces lisières, ce qui dénotait, en général, le même soin pour l'étoffe elle-même. Les usages corporatifs réglementaient scrupuleusement ce détail, aussi bien que la largeur des différentes soieries, qui n'était pas chose facultative, mais bien soumise à la surveillance des Maîtres Gardes veillant à l'observation stricte des règlements, prescrivant les 10/12" ou les 11/24" d'aune, suivant le cas.

Aujourd'hui, la largeur varie avec les besoins et les emplois. Telle forme de costume déterminera, par exemple, la prédominance de la petite ou de la grande ou double largeur avec leurs variantes : 50, 52, 54, 60 centimètres et 80, 100, iio et 120 centimètres sont des mesures fréquentes. On conçoit que l'ameublement, le parapluie, la doublure, plus encore le ruban en réclament de particulières ou même très spéciales. Quant à la longueur des pièces, c'est également une convention dictée par l'usage qui la fixe actuellement.

Les pièces une fois terminées, tombées du métier, reste à les soumettre à une visite ou examen minutieux sur toute leur longueur, à un pincettage ou enlèvement de défauts, aspérités, bouchons, à l'aide de petites pinces ou pincettes et des ciseaux de forme spéciale, appelés forces, dont on a coutume de se servir pour le tissage.

Avant de mettre les pièces de soie à la vente, pliées, enveloppées, encar- tonnées, roulées, etc., ainsi que les usages le réclament, il faut encore leur faire subir des opérations appropriées à chaque genre d'étoffes et dites de finissage; le but en est de donner au tissu son aspect, son toucher et sa présentation définitive, tout cela d'après les enseignements de l'expérience et réalisé par de multiples moyens.

Aujourd'hui ces pratiques ont même atteint un développement si consi- dérable que ce n'est pas trop d'en parler dans un chapitre à part.

Au cours des lignes ci-dessus, il a été nécessaire d'insister sur des détails

LE METIER 33

assez techniques, qu'il était impossible de laisser de côté, néanmoins, pour l'intelligence du sujet, et pour donner une idée d'ensemble et générale du tissage en lui-même.

Nous avons cependant négligé, à dessein, quantité d'autres points plus précis ; et si nous nous décidons à passer encore sur la description, qui devrait prendre place ici, des nombreuses sortes de métiers existant maintenant pour tisser la soie, résultats de perfectionnements venant s'ajouter les uns aux autres à travers les siècles, c'est que cette question nous entraînerait forcément en dehors du cadre que nous nous sommes proposé. Tout au plus sera-t-il possible de donner çà et quelques renseignements de cet ordre à propos des différents genres de soieries et des moyens usités pour leur fabrication.

34 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

LES INDUSTRIES DE FINISSAGE

Ce n'est pas d'hier que l'on a reconnu l'utilité et même la nécessité de finir, en quelque sorte, l'étoffe, une fois fabriquée ou tombée du métier, selon une locution très employée; ceci pour effacer les plis formés accidentellement, donner une tension régulière à cette étoffe et aussi un toucher meilleur. Chacun sait le rôle très important de l'apprêt, terme générique dont le sens est bien connu, en particulier pour l'achèvement des tissus de laine et de ceux de coton.

Les soieries, pour la plupart, demandent aussi à être achevées, finies, et il existe à cet effet une notable variété de manipulations adaptées à leurs différents genres.

Certaines étoffes de soie, comme celles à grains, à côtes, produits par la trame, se trouvent parfaitement d'abord de l'opération Aupolissage, que l'on a pratiquée longtemps au cours de la fabrication et sur le métier même avec le polissoir ; c'est un instrument formé d'une lame semi-elliptique de corne ou d'acier, fixée aune poignée de bois que l'ouvrier tient à la main. En frottant en long et en large la partie de l'étoffe que l'on vient de tisser, laissée assez lâche, avec le bord de cette lame maniée adroitement et soigneusement, on fait se disposer plus également les fils entre eux et le tissu acquiert plus de régula- rité, plus de couverture, avec une souplesse plus grande.

De même fut remarqué, il y a longtemps, le résultat très favorable obtenu en faisant passer les mêmes étoffes très tendues sur des cylindres ou rouleaux métalliques chauffés exerçant, par leur frottement, une action comparable à celle d"un fer à repasser. C'est ce que l'on nomme le cylindrage qui donne du brillant, du lustre à ces étoffes, et en améliore le toucher souvent assez sec, cassant, avec trop de carte, lorsqu'elles viennent du métier.

Il fut un temps les taffetas étaient lustrés par un procédé imaginé par un Lyonnais notoire du xvii° siècle, Octavio Mey. Le hasard, paraît-il, lui en avait donné l'idée. On raconte que ruiné, accablé de déceptions et de soucis, il se promenait un jour en mâchonnant machinalement quelques brins de soie, qu'il avait portés distraitement à sa bouche. Il lui arriva de porter ses yeux sur ces fijs et remarqua le brillant et l'aspect particulier qu'ils avaient pris sous l'action combinée de l'humidité et de la chaleur de la salive, en même temps que de sa composition et de la pression exercée par les dents. Ces observations l'amenèrent à tenter des essais pour réaliser des opérations analogues et appropriées sur des pièces entières de Taffetas, ce qui réussit au delà de ses prévisions. Octavio Mey trouva dans l'exploitation de ce lustrage les éléments d'une nouvelle fortune ; ce procédé, du reste, a été tout à fait abandonné depuis lors.

Certaines soieries, sans doute, celles surtout tissées en teint en fils et de belles qualités, peuvent rester, à peu de chose près, telles que le métier les a produites ; des moyens très simples, comme un enroulage soigneux.

LES INDUSTRIES DE FINISSAGE

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suffisent à les tendre convenablement. Mais, pour la généralité des autres, au contraire, il faut faire intervenir l'apprêt. Les soieries teintes en pièces, dont la production grandit de jour en jour, le réclament nécessairement. C'est l'apprêt qui donne au tissu l'aspect, le toucher, l'épaisseur recherchés, et qui le transforme même, dans certains cas, du tout au tout, et de sortes de chiffons légers, sans consistance, inutilisables et imprésentables, fait les Mousselines, les Gazes, les Crêpes, les Crêpons ou les Tulles, tels qu'on a coutume de les voir.

Il y a des soieries à dessins, comme certains Damas, qui s'accom-

Atelier d'Apprêt de soieries'.

modent également bien d'un apprêt donné de certaine façon, assez légèrement pour qu'il soit peu reconnaissable et dissimulé, et n'enlève rien au so3^eux de l'étoffe, tout en augmentant son lustre, son épaisseur et presque sa solidité.

Le principe de l'apprêt est assez simple; il consiste à imprégner d'abord le tissu, parfois à l'envers seulement, quand il en présente un, ou entièrement même, par immersion complète dans un bain d'une dissolution dans l'eau de substances gommeuses, comme les gommes arabiques, la gomme de Sénégal, la colle de poisson, l'amidon, la dextrine, etc., etc., en proportions et en mélanges que l'expérience indique. Il faut s'arranger pour que le tissu, une fois mouillé, reste humecté du liquide autant qu'il convient, et sans excès.

On le dispose alors, on le maintient tendu horizontalement sur une certaine longueur l'opération se faisant en général à plusieurs reprises

' M. Henry Bertrand, Lyon.

36 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

sur des sortes de métiers dit rames, il prend la largeur voulue, et on le sèche par la chaleur directe d'un foyer promené au-dessous, ou par l'air chaud ou simplement abondamment renouvelé par une ventilation énergique. Ou bien encore ce séchage est opéré en faisant passer l'étoffe humide sur un cylindre ou tambour chauffé intérieurement, etc., etc.

Car ce problème simple de l'apprêt manié, remanié, retourné, envisagé de toutes les manières et à tous les points de vue, a donné naissance à la quantité des solutions industrielles dont on voit l'application dans les usines actuellement occupées à ces manipulations diverses avec un développement croissant.

Pour avoir, en effet, une idée de cette importance, il faut s'imaginer ce que représente en kilomètres le chiffre total annuel ou même mensuel des Mousselines de Soie, par exemple, qui sortent apprêtées des organisations spéciales existant pour cet article. Il est, certes, plus qu'imposant, en même temps que très grande est la complexité des apprêts variés et gradués, car il y en a et il en faut pour tous les goûts, tous les emplois et toutes les consom- mations : apprêt ferme, demi-ferme, souple ou dérompu, chiffon, tendu, créponné, etc., etc.

Il ne faut donc pas songer a entrer ici dans les détails de ces manipula- tions qui se ramifient et se multiplient avec l'invention et l'ingéniosité de ceux chargés de leur exécution. C'est ainsi qu'ont pris naissance quantité de moj'^ens de perfectionnement du tissu de soie, parmi lesquels citons : le crê- page, manière de donner à l'étoffe cet aspect spécial brouillé et ondulé du crêpe qu'on peut obtenir, comme nous verrons, également, par d'autres moyens; le crrlllagc ou flambage, opération destinée à enlever le duvet d'un tissu en général mélangé, en le faisant circuler rapidement à travers une flamme de gaz réglée en conséquence, les opérations spéciales au Velours sur lesquelles nous reviendrons à propos de ce tissu; enfin, des traitements variés qui modi- fient si franchement l'aspect et le caractère des étoffes auxquelles on les applique, qu'ils se classent plus logiquement parmi les moyens de décoration du tissu de soie.

Tel est le gaufrage qui fait apparaître en relief sur le tissu des dessins ou des effets particuliers par le nioj'en de rouleaux de cuivre gravés ad hoc en relief, chauffés et contre lesquels ce tissu passe en subissant la pression conve- nable, procédé qui s'applique également, comme on sait, aux cotonnades, au papier, au cuir, etc.

Le plissage, par lequel des tissus de soie comme les Satins, les Crêpes de Chine et surtout les Mousselines reçoivent et gardent de nombreux plis petits ou grands, réguliers ou irréguliers, dépend directement du gaufrage et s'exécute par des moyens variés.

Le moirage est beaucoup plus spécial à la soierie ; nous parlerons de cette manipulation à l'étude des Taffetas, Failles, etc., étoffes à grain qui se prêtent si particulièrement à son application.

Le perf orage est un procédé, d'application beaucoup plus restreinte, qui a servi parfois à orner des Taffetas par des séries de trous ou jours disposés d'après un dessin et pratiqués au moj^en d'aiguilles de cuivre poli fixées sur une plaque, qui traversent le tissu et qui laissent quand on les retire une ajouration que l'on fixe par la chaleur et un certain apprêt.

LES INDUSTRIES DE FINISSAGE 37

Enfin, V impression est le type de ces manipulations qui ajoutent essen- tiellement au décor de l'étoffe de Soie pour l'enrichir parfois jusqu'à un degré très élevé ; et la description de ses procédés trouvera au cours de ce travail le développement spécial qu'ils méritent en raison de leur importance actuelle.

Rouleaux servant au Gaufrage des étoffes de soie.

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COMMENT DÉNOMMER ET CLASSER LES SOIERIES ?

Il faut l'avouer, rien n'est plus sujet à erreurs, contradictions, incerti- tudes et perplexités que l'appellation des tissus de soie, chose extrêmement variable en réalité selon les temps, les lieux, les goûts et les habitudes. On voudrait pouvoir toujours disposer à cet usage de termes précis, impliquant en eux-mêmes définition pour nommer ces étoffes ; certes, il en existe au moins un certain nombre emplo_yés régulièrement par les gens de métier, mais dans la pratique on se heurte trop fréquemment à des déformations de sens que l'usage a causées, à des conventions ou à des approximations à peu près obligées. Et cela explique pourquoi, si souvent, on appelle par exemple Broché un Damas qui ne Test pas, Brocatelle ce qui est Lampas,ou toute autre chose, et le reste à l'avenant.

A quelle autorité pourrait-on s'en référer pour plus d'ordre et de netteté? Ce n'est pas en tout cas à la tradition. On sait l'exemple de la pourpre des anciens et toutes les opinions différentes qui ont été émises, sans finalement qu'on soit arrivé à se mettre d'accord sur ce que pouvait être cette nuance par rapport à celles que nous connaissons, ou encore l'étoffe qui en était teinte, car le mot pourpre a désigné, paraît-il, en beaucoup de cas, le tissu lui-même: certains textes parlent même de pourpre blanche ou noire! Complète incertitude ou à peu près également pour les soieries de l'époque médiévale et leur correspondance avec les nôtres. Chansons de gestes, chro- niques, poèmes ou proses nous ont transmis des noms auxquels, par simple probabilité la plupart du temps, nous essayons de faire correspondre nos tissus actuels sans affirmation certaine permise.

Qu'étaient-ce exactement que le Paile de soie, le Cendal, le Samit, le Baudequin, le Camelot, le Siglaton, le Diapré, l'Escarimant, etc., etc.? On peut le conjecturer ingénieusement, en s'aidant de recherches patientes, de rapprochements de textes, et c'est tout.

On est beaucoup mieux fixé évidemment sur les soies moins vieilles que plus tard, sous les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, on décora de noms tels que : Gros de Tours, Velours de Gênes, Damas de Florence, Dauphines, Persiennes, Musulmanes, Prussiennes, Cachemiriennes, Peaux de Poule, Velours à parterre. Velours mignatures, etc., patronages inspirés par les provenances, les circonstances, certaines imitations et toutes sortes de choses, somme toute, fort étrangères à la fabrication proprement dite et à la composition du tissu.

Et cette manière de procéder ayant persisté depuis lors, étant arrivée même à tout ce que la fantaisie la plus prononcée peut aujourd'hui suggérer à ceux ou celles dont c'est l'affaire, nous connaissons les noms ronflants et fréquemment renouvelés que, sous l'empire de l'actualité, on applique à telles ou telles soieries pour en pimenter la nouveauté, qui n'est souvent, à vrai dire, qu'une sorte de recommencement.

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Impossible donc de fonder une base autrement qu'illusoire dans cet ordre d'idées de la nomenclature, pour établir une classification et une pré- cision que rien n'impose du reste; mieux vaut s'en tenir à des catégories largement et généralement envisagées et qui peuvent se comprendre à plusieurs points de vue.

En premier lieu, une distinction toute évidente est celle des deux grandes catégories : soieries unies, « en plain » ou « en plein » comme on les appela longtemps, et soieries façonnées ou à dessins; il conviendrait d'y ajouter une division intermédiaire, soieries fantaisies , comme celles à rayures, à quadrillages, etc., qui n'ont pas l'aspect tout uni et ne sont pas cependant fabriquées avec les métiers de façonnés.

Nos modernes Taffetas, Satins, Velours, Mousselines, Gazes, Crêpes, connus de tous, forment une majorité dans les unis, mais y sont compris également nombre d'autres tissus sans dessins, dont la contexture est variée et que l'on désigne habituellement par le terme Armure, pris ici comme la résultante tissée du mode de croisement donné aux fils sur le métier, qui est aussi désigné, et en premier lieu, comme nous l'avons vu, par le même mot.

Les spécialistes distinguent les armures simples ou fondamentales : TafEetas, Sergé, Satin, Reps, Cannelé, avec leurs dérivés, ce qui fait rentrer, par exemple, une foule de tissus, en apparence très divers, dans la catégorie Taffetas ; et les armures composées, celles-ci étant un emploi combiné des premières entre elles pour obtenir des effets différents . Quoique ce champ ait été considérablement exploité il suffit, pour le voir, de se reporter à un ■quelconque traité technique il reste ouvert à l'initiative des chercheurs. C'est par la disposition variée des organes du métier, commandant le jeu différent des fils de chaîne, par la grosseur, le nombre, la proportion, la torsion de ceux-ci, par l'emploi de trames étudiées que l'on parvient à ces créations. C'est bien, en effet, un travail de création, selon le terme usité, que cette recherche, où, théoriquement d'abord, la plume et le pinceau à la main, on trace sur le papier des ébauches et des projets calculés pour passer ensuite à l'exécution pratique; le problème est souvent difficile à solutionner; il exige un savoir patient et entraîné, d'autant qu'il est limité par les données du métier lui-même.

Chose curieuse : il arrive qu'au cours de ces essais et de ces tâtonnements de V échantillonnage , il se glisse une erreur fortuite, un oubli, une négli- gence ; le travail du métier ne s'exécute pas comme on l'avait imaginé et prescrit à l'avance; or, le résultat incorrect peut se traduire quelquefois par une armure imprévue qui fait nouveauté, a du succès et parfois beaucoup de succès. On pourrait citer des exemples remarquables de ce fait.

Nous verrons, en parlant à leur place des soieries à dessins, celles que dans le public on classe volontiers d'ensemble sous le nom de soies brochées, quelle ampleur et quelle complication peuvent atteindre la recherche et l'établissement de tissus nouveaux, quand il faut combiner à la fois le dessin dans ses détails imposés et le tissu dans son entente, sa qualité et ses couleurs, en laissant le moins possible au hasard et s'aidant pour cela de points de repère connus et toujours du calcul.

Une chose à prévoir spécialement d'une façon générale, c'est le prix et des bases de comparaison permettant de frapper assez juste. C'est une

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question d'habitude et d'entraînement professionnel, aussi bien que pour un travail analytique non moins méticuleux qui est celui de la décompo- sition. Il consiste, en partant d'un échantillon d'un tissu de soie quelconque, même presque minuscule, à en discerner, loupe en mains, les éléments aussi bien que la façon dont ils sont assemblés et leur proportion, puis à parvenir par le calcul et l'expérience à la reconstitution aussi exacte que possible de ce tissu pour le fabriquer à nouveau, tout pareil.

La destination des soieries pour tels ou tels emplois permet aussi de les répartir en différents genres, comme : les soieries pour robes et, dans cette classe, notons, comme l'on dit, le courant, les tissus de fond, la fantaisie et la nouveauté, celles-ci activement soumises à l'empire de la mode renou- velée aux saisons d'hiver et d'été; les soieries pour la Mode ou garniture des chapeaux t)'?^ 1^^ rubans pour les doublures, la cravate ou le col; les soieries pour Vanieublenieiit, compartiment incontestablement le plus riche en traditions décoratives, etc., etc.

Toute une branche commerciale repose sur l'étoffe de soie destinée au parapluie et la place prise par cet accessoire dans les usages du monde entier donne à penser quelle peut en être l'importance.

Enfin, on pourrait encore différencier les soieries actuelles par leur composition, car souvent elles ne sont plus tout soie, mais mélangées avec d'autres textiles: laines, cotons, soie artificielle, schappe, lin, ramie, sans parler du métal : or et argent.

Rappelons également encore une fois, et pour mémoire, cette distinction primordiale qui s'impose aujourd'hui et vient de la façon d'appliquer la teinture donnée, soit avant le tissage aux fils mêmes pour le teint en fils, soit après le tissage aux pièces ou teint en pièces, et concluons que, dans l'impossibilité de prétendre à une rigueur méthodique dont on ne voit pas la nécessité et dans un ordre tout arbitraire si l'on veut, mais se rapprochant de la marche habituelle du simple au composé, nous nous proposons maintenant de passer en revue les principaux types d'étoffes de soie en signalant de notre mieux les caractères qui les distinguent et les particularités qui se rattachent à chacun d'eux.

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LE TAFFETAS

A tout seigneur, tout honneur. Or, le Taffetas^, la plus simple, comme nous l'avons vu, et la plus répandue des armures dans le domaine textile, a régné et règne encore à ce titre en maître dans le département de la soie, car si ce mode élémentaire du croise- ment des fils de la chaîne est, sans aucun doute, historiquement le plus ancien, il est aussi, en bien des cas, le meilleur, comme l'usage l'a démontré, pratiquement, pour les tissus de soie. Le taffetas, ou, en langage canut, le système de l'armure par « une prise, une sautée » (sous-entendu lisse), a donné lieu à mille variantes et doit être considéré comme le pivot sur lequel repose tout l'art du tissage soyeux.

Car c'est aujourd'hui une famille innombrable de tissus qui se réclame de cette paternité ; il y a toujours des variétés de taffetas, étoffes serrées, fournies, résistantes, qui sont la suite des taftas ou taphetas, de toutes cou- leurs, vermeil, armoisin, zinzolin, vert, violet, etc., comme de toutes prove- nances, de Florence, de Bologne, d'Avignon, de Tours et de Lyon, dont les dames et gentilshommes d'antan

aimaient à se vêtir ou à parer leurs demeures ; déjà en i38g, le taffetas était si commun que l'on en put tendre tout un pont à l'entrée d'Isabeau de Bavière à Paris ! Mais, au premier abord, comment songer à rattacher au genre taffetas des tissus si différents de son aspect classique, tels que les légères et aériennes Mousselines de Soie, les Crêpes vaporeux, les Foulards, les Pon- gées, les Tussors exotiques et bien d'autres encore, le jeu des fils est régi, cependant, par la même loi simple et identique ?

Ainsi, la dénomination peut varier selon la quantité de chaîne ou de trame employée et leur proportion respective et encore selon les prove-

Schéma du Taffetas.

* Peut-être faut-il voir l'étymologie de ce mot dans l'onomatopée : taf-taf, qui exprime- rait le bruit caractéristique que produit cette étoffe quand on l'agite !

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nances, mais tout tissu fabriqué d'après le croisement du taffetas sera toujours du taffetas.

Le caractère le plus marquant, le plus général des taffetas habituellement connus sous ce nom, est de présenter sur ses deux faces pareilles, sans envers ni endroit, un aspect assez lisse et tendu avec, cependant, un grain résultant des côtes fines ou fortes que forment les fils de la trame en se juxtaposant les uns à côté des autres perpendiculairement aux fils de chaîne qui les enserrent. On voit très bien ces côtes à l'oeil ou à la loupe, et on les sent parfaitement au toucher, procédé d'appréciation et presque de mesure qui joue un grand rôle dans la fabrication comme dans les transactions, et qui, développé par la pratique professionnelle, donne des renseignements très utiles.

Le grain, perceptible déjà dans les taffetas dits fonds de jupe ou « petite soie », s'accuse, se marque avec la qualité, devient très apparent dans la faille, qui eut une si grande vogue sous le Second Empire : c'est un taffetas dont la trame est bien plus grossie et renforcée que la chaîne, tout en étant rendue moins brillante que celle-ci par la manière de la teindre. Il en est de même avec des variations de grosseur, parfois de régularité, dans ces genres que l'on ne connaît plus guère actuellement que par le souvenir : pou ou poitlt de soie, et la catégorie des gros grains, gros de Naples, gros des Indes, gros de Londres, etc., à laquelle il conviendrait d'ajouter les genres dits taffetas cannelés, velours ottoman, faille française, etc.

L'appellation gros de Tours, qui a correspondu longtemps à de beaux taffetas fabriqués dans cette ville à l'imitation de ceux de Naples, très connus aussi par les tapissiers sous le nom qui s'est conservé de Ouinie-Sei:ie (de sa largeur is/iô' d'aune), s'applique également à un taffetas dont la trame est doublée, ayant été passée par deux coups successifs sous la même levée des fils de la chaîne. Cette combinaison n'est employée aujourd'hui, à vrai dire, que pour les soieries à bandes ou à dessins, en mélange et en opposition particulièrement heureuse avec le satin par exemple.

La Lonisinc, au contraire, est un taffetas dans lequel ce sont les fils de la chaîne qui, doublés, marchent deux à deux. De la sorte, cette armure sépare, ouvre davantage les fils et donne un aspect plus granité à l'étoffe, un toucher plus souple; tandis que l'habituelle tenue du taffetas lui donne cette carte ferme que les emplois de la mode tendent à proscrire pour le moment et qui le fait se casser en plis assez raides et anguleux, bien que les reflets de cette étoffe restent so3^eux et agréables.

Une façon fort ancienne de varier l'aspect du taffetas uni est de rendre ce\\iï-c'\ changeant om glacé, ce qui s'obtient en tramant une chaîne d'une cou- leur avec une trame d'une nuance opposée; ne ferait-on pas remonter cet usage plus haut qu'à l'année i328, où, d'après un inventaire du temps, le taffetas changeant coûtait alors 17 sols l'aune? On imagine facilement la variété considérable de coloris que, depuis lors, la recherche constante a permis d'atteindre en combinant ces nuances de changeants d'après la fan- taisie et le goût de chacun pour obtenir souvent des effets fort agréables à l'œil. Après les changeants ou glacés à deux nuances, on est même arrivé au mélange de trois couleurs et au taffetas dit caméléon, en employant, avec une chaîne d'une première teinte, une trame composée elle-même de fils de deux couleurs différentes, assemblés dans la navette.

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C'est encore du taffetas que se réclament les foulards et les toiles de soie, tissus la légèreté, la souplesse, la minceur sont des qualités d'abord requises aussi bien qu'une solidité assez grande, toutes proportions gardées.

On disait autrefois de pareils tissus, de façon plus pittoresque que très exacte, que c'était « une manière de petite étoffe très claire, fort légère, et « point croisée, faite sur le métier avec de la soie filée, dont les femmes se « servent à faire des fichus, ou mouchoirs de cou, ou autres hardes semblables ». Mais on les fabriquait alors avec des fils teints, tandis que cette variété de tissus dont l'emploi est considérable est entièrement traitée maintenant par la teinture en pièces. On en fait aussi bien des robes que toutes sortes de choses élégantes et pratiques, et les pays exotiques, Chine ou Japon, qui avaient large- , ment devancé le Vieux Monde pour cette fabrication particulière, sont restés de grands fournisseurs de ces étoffes englobées sous le nom très général de Poncrécs; ils arrivent en Europe en écru ou simplement avec une première préparation et sans teinture ; on les teint, les apprête et les finit à la manière occidentale.

Taffetas, failles, gros de Tours et poult de soie se prêtent tout spécia- lement bien à une opération que nous avons mentionnée plus haut, celle du moirage, dont la technique resta pratiquement inconnue en France jusqu'au milieu du xviir siècle, moment elle fut introduite à Lyon par l'Anglais Badjer ou Badger qui vint s'y fixer vers 1754. Auparavant, la moire ou moëre, comme on l'écrivait alors (de mohair, paraît-il, par analogie avec le poil de chèvre très brillant ainsi dénommé), livrée à la consommation, était jusqu'alors de production exclusivement anglaise, s'il paraît démontré tou- tefois que le principe de cette opération fût originaire de la Chine.

Badjer, dit Joubert de l'Hiberderie dans son curieux livre le Dessinateur pour les Fabriques de Soie, <' nous a apporté d'Angleterre le cylindre merveilleux, et l'apprêt avec lequel il fait d'un gros de Tours une véritable glace ».

En effet, le moirage donne à l'étoffe à laquelle on l'applique comme le reflet d'une glace ou plutôt il lui communique un aspect comparable à la surface d'une eau transparente et profonde, sur laquelle courent des rides ou des ondulations dites Jilef s de la moire, imitant les remous et les agitations légères. Ces effets si t3^piques et imprévus, qui ont séduit et retenu bien souvent l'imagination des poètes et des artistes, ne sont autres que des jeux prosaïques de la lumière réfléchie, réfractée inégalement, curieusement, sur la surface du tissu ; il faut, pour cela, que cette surface ait été modifiée, que son grain ait été écrasé pai»places (on voit ici la nécessité de traiter des étoffes à grain ou à côtes), par la pression considérable qu'on fait subir à l'étoffe ; c'était autrefois avec la lourde calandre de pierre et maintenant c'est avec la moderne presse hydraulique ; en même temps, on a ménagé certains déran- gements, certains glissements de l'étoffe repliée, comme il convient, sur elle- même. La moire de Badjer ou moire antique s'obtenait et s'obtient encore en repliant forcément la pièce à moirer par son milieu et lisières sur lisières avec de grands soins, et la conséquence forcée est un pli ineffaçable, on le conçoit, au milieu de l'étoffe, pli que l'on s'ingénia à dissimuler par des artifices et des arrangements et aussi par exemple, en certains cas, en fabriquant deux pièces identiques tissées l'une à côté de l'autre, en jumelles, par conséquent

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de tissage identique, pour les moirer ensuite en les appliquant l'une sur l'autre.

Vaucanson porta son attention sur le problème mécanique de la moire entre mille autres et imagina la calandre cylindrique, sorte de laminoir à rouleaux entre lesquels l'étoffe passe en subissant la pression nécessaire. Mais cette machine, qui simplifiait le système ancien, ne réussit pas à le remplacer, car son emploi permettait de produire seulement la moire ronde, dite plus tard moire française, qui présente des effets beaucoup moins variés et imprévus que la moire antique. Dans la moire ronde, en effet, que l'on obtient encore aujourd'hui par un système tout analogue, on

Moire antique.

retrouve constamment des formes arrondies, presque régulières, qui imitent assez bien les contours veinés que l'on remarque sur une coupe de bois de chêne ou de pin.

Actuellement, avec l'incessant besoin de nouveauté, on est arrivé à pro- duire de nombreux genres de moire par divers procédés qui se perfectionnent et se multiplient chaque jour ; par exemple, on peut très bien moirer le tissu par places ou par bandes et l'on parvient à modeler les effets de la moire ou à les remplacer par de grandes ondes d'un bel aspect lumineux et décoratif, ou bien encore à former des sortes de dessins imprécis et curieux, etc., etc.

D'ailleurs, tout comme au xviir siècle et d'après les mêmes errements appliqués par Badjer et ses contemporains, on peut user de la moire en mélange avec des dessins produits sur l'étoffe par le métier pour décorer certaines soieries à fond gros de Tours de la façon qui eut un si gros succès à cette époque.

Chose digne de remarque : on trouve fréquemment mentionné au moyen âge, et même plus tard, un tissu de soie appelé Tabis, nom dérivé des formes

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orientales et arabes, atabis ouzatabis, et auquel est constamment attribuée la caractéristique d'être d'un aspect onde ou ondoyant. Les tabis, sortes de gros taffetas dont l'usage s'est perdu, étaient peut-être bien déjà moirés, tabisés par le moj^en de la calandre, et d'autres conjectures font supposer qu'ils pouvaient aussi comprendre une chaîne de soie et une grosse trame de coton ondée par sa torsion particulière.

Avant de passer outre, en nous proposant de revenir, à une place spécia- lement réservée, sur les mousselines, crêpes et autres tissus légers du même genre, disons qu'il y a des taffetas la trame soie est remplacée par une trame de laine ou de coton ; c'est la catégorie des Bengalines, Eoliennes, Popelines, Taffetalincs, etc., à destination de divers usages, tandis que d'autres taffetas encore, dénommés par exemple Marcelines, Florences, ceux-ci fort minces et légers, quoique tout de soie, s'appliquent à peu près uniquement aux emplois de la doublure.

Moire française.

LE SERGE

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LE SERGE

Tout le monde connaît la Serge ou Diagonale, étoffe de laine, caracté- risée par les côtes obliques formées à sa surface, de façon plus ou moins apparente, et qui se prolongent d'une lisière à l'autre. Or, ce nom de Serge, dont l'origine n'a pas été bien précisée (quelques-uns le font dériver de l'espa- gnol : Xerga), ne s'applique certaine- ment pas à la matière même dont est faite l'étoffe et à sa nature ; il en désigne plutôt la contexture, que l'on retrouve identique dans maintes soieries, dites Sergés, comme les Surahs, les Twills, les Sergés pour parapluies, etc.

Cette manière de faire croiser les fils dans le sergé, cette armure, pré- sente avec le taffetas des différences notables; ainsi, sauf en quelques cas, 'les fils de la chaîne ne se partagent plus en deux moitiés pareilles, entre lesquelles la trame vient prendre place , mais, au contraire, par tiers, par quart, ou dans une proportion variable et fractionnaire, d'après les mêmes prin- cipes d'armure.

Il est ce principe, que la figure aidera mieux à comprendre, de faire

mouvoir les fils de la chaîne par la manœuvre des lisses, leur levée, dans un ordre et une suite tels que ces fils forment successivement des sortes de points très fins, des flottés, qui se disposent les uns à côté des autres, avec une dégradation, un décochement presque insensible, mais très régulière- ment pour produire par leur juxtaposition ces sillons en diagonale, ces côtes typiques du sergé. Dans l'exemple choisi, qui est celui obtenu sur quatre lisses où, comme on dit, sergé de 3 lie i chaque fil flotte ou reste du même côté de la trame, pendant trois coups passés de celle-ci et lie ou passe de l'autre côté, au quatrième coup ; le fil voisin fait de même, avec un point de départ qui diffère d'un coup de trame, et ainsi de suite pour les autres. En raison du grossissement très fort de la figure, on distingue cejeu des fils qui produit, on le conçoit, un envers et un endroit sur le tissu, car le sillon formé par la chaîne sur une des faces détermine sur l'autre un sillon analogue, mais d'obliquité contraire, résultat des points ou flottés de la trame. C'est le côté des effets de chaîne que l'on considère le plus généra- lement comme l'endroit.

Schéma du Sergé.

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Dans un sergé fin ou court de rapport, l'effet de diagonale paraît souvent fort peu, mais on le rend beaucoup plus marqué en augmentant la longueur des points ou flottés par l'armure, ce qui nécessite l'emploi d'un plus grand nombre de lisses au métier, par exemple jusqu'à lo ou 12 pour des sergés de 9 lie I ou 1 1 lie i, avec un maximum que l'expérience a déterminé.

Les côtes obtenues de la sorte sont très apparentes, mais c'est forcément un peu aux dépens de la solidité du tissu, auquel les fils, moins liés entre eux, donnent moins de tenue et de résistance aux frottements, et qui glisse quelquefois trop facilement sous le doigt.

Il est possible d'ailleurs de parer à cet inconvénient dans une certaine mesure, en s'arrangeant pour avoir entre chaque flotté un peu grand plusieurs points serrés le fil de chaîne est lié par la trame en taffetas ; on réalise ainsi des sergés, dits composés, les côtes larges sont encadrées de parties qui les maintiennent dans le bon ordre. On peut aussi faire varier la grosseur des côtes entre elles, en intercaler de plus fines entre de plus grosses, faire différer l'espace qui les sépare, leur donner diverses directions, en former des lignes brisées qu'on nomme chevrons, des sortes de tout petits carreaux, des losanges, des granités, etc. C'est, en un mot, user de toutes les ressources des dérivés du sergé, dont on s'est ingénié depuis longtemps à multiplier le nom- bre et qui, sous les dénominations les plus diverses, forment une classe impor- tante de soieries dont certaines, à leur heure, connurent le plus vif succès.

Un sergé remarquable est celui qui résulte du croisement par moitié des fils de la chaîne, comme dans le taffetas, et qu'on nomme aussi croisé ou Batavia ou encore 2 lie 2 ; cet énoncé théorique le définit parfaitement, si l'on s'en rapporte aux explications ci-dessus : chaque fil forme des points ou flottés, régulièrement de deux coups de trames de chaque côté du tissu ; les côtes se produisent de façon toute semblable sur chaque face et il n'y a ni envers ni endroit.

Ce batavia est solide et souple, et des armures analogues ont été très employées au XVIT' et au xviir siècle sous les noms de Ras de Saint-Cyr et Ras de Saint-Maiir. Les ras de Saint-Maur étaient les plus estimés et se faisaient en tout noir pour habits de petit deuil ou de cérémonie.

La Levantine, sergé de quatre, est un tissu bien oublié aujourd'hui. Le Snrah, nom d'usage plus récent et qui ne correspond pas à telle ou telle armure définie, englobe des sergés dont l'emploi est subordonné à la mode ; le surah glacé, tout comme les taffetas de ce genre, est fait d'une chaîne d'une couleur et d'une trame d'une autre couleur opposée. On a nommé et on appelle encore Polonaises des sergés divers qui, tramés coton et teints en pièces, sont destinés à la doublure, tandis que les Silésiennes, Anstrias, etc., sont des sergés tramés laine, employés pour les parapluies.

Twill est le nom anglais qui désigne les sergés en général, et plus parti- culièrement peut-être ceux d'importation exotique, japonaise surtout, qui sont classés d'habitude avec les foulards et les pongées dont nous avons parlé.

Enfin, le plus simple des sergés dans son principe, sergé de 2 lie i, a connu et connaît encore sous divers noms, dont un très répandu. Satin de Lyon, et avec diverses adaptations modernes, une telle notoriété que son étude paraît devoir figurer en meilleure place avec celle de la vaste catégorie des satins que nous allons aborder sans plus tarder.

LE SATIN

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LE SATIN

Les mots satin, satiné, sont si répandus qu'il est presque superflu de rappeler la signification qu'on leur accorde et qui procède, sans aucun doute, des caractères si connus de l'étoffe soyeuse de ce nom ; le satin, en efiet, possède le brillant, le poli et cette douceur au toucher qui, par comparaison, ont doté la langue d'une épithète et d'expressions consacrées par l'usage.

L'opinion ét3-mologique qui fait dériver satin de l'italien set in o, de seta, soie, confirme en effet que ce tissu était dès l'origine, comme il l'est encore souvent, celui dans lequel la soie peut déployer le plus complète- ment peut-être les qualités qui lui appartiennent en propre et joindre un éclat miroitant sans rival à une moelleuse et riche épaisseur.

Synonyme de beauté, d'opu- lence, le satin le fut encore parfois de « gaîté », car nos ancêtres affection- naient tellement cette étoffe que, vou- lant caractériser quelqu'un de très gai, ils le comparaient au satin *. Dès qu'il fut connu en Occident, le satin

y occupa une des toutes premières places dans la hiérarchie des soieries. Au xvr siècle, il était réputé supérieur au damas, déchu de son rang primitif, et si, dans les cérémonies figuraient les Parlements, un Président était habille de velours, les Conseillers l'étaient de satin, et le damas était laissé aux greffiers comme le taffetas aux huissiers.

Et les satins cramoisis, ou incarnadins de Venise, qui coûtaient alors en France 2 écus 2/3 l'aune, ceux de Gênes, de Lucques, les satins rouges et violets de Florence et de Bologne, du prix de 2 écus l'aune, figuraient pour vine part des plus importantes parmi toutes ces soieries dont il se faisait un si grand trafic en tous pays ; ils venaient jusqu'en Flandre où,

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Schéma du Satin.

' Fr. Michel, Recherches sur h coiiinjerce, la fabrication, l'usage des étoffes de Soie au Moyen Age, t. II, p. 222.

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cependant, à Bruges, par exemple, on fabriquait certains satins qui eurent leur notoriété.

Le satin dont les plis lourds, chato)-ants et nacrés ont toujours charmé l'œil et séduit les portraitistes, est bien resté le type de la belle étoffe de soie, mais il a subi les modernes interprétations; elles en ont beaucoup mul- tiplié les variétés et n'ont laissé parfois à certaines que l'apparence très mesurée au poids de la soie de l'ancienne splendeur de ce tissu.

La liste de ces genres serait fort longue s'il fallait chercher à l'établir très complète depuis les satins de belle qualité, dits Dnclicssc, employés surtout en blanc et en noir, et longtemps imposés, pour ainsi dire, par le protocole de la toilette, les Satins merveilleux, Satins de Lyon, à la Reine, Turc, Romain, etc., etc., de toutes qualités et à toutes fins, jusqu'aux satins mélangés, tramés de laine, de coton, de schappe, en tombant jusqu'au très modeste satin à "19 sous destiné aux plus ordinaires usages; celui-ci est la traduction très revue, très corrigée en style actuel, de ce qui avait été fait dans cette voie dès le moyen âge, sous le nom de demi-satin, et, plus tard, de ce que le canut railleur appela : satin de pauvre ou satin d'Albigny'.

N'oublions pas un triomphateur récent : le satin Liberty, qui, en Angleterre, sous l'influence et les tendances de ce qu'on a appelé le stjde du même nom, est parvenu à la fortune que Ton sait en faisant le tour du monde; ce fut la victoire d'une jeune soierie, apportant toute son inédite souplesse nouvelle, sur l'étoffe à la façon d'autrefois, gardant l'antique soutien assez raide, le ferme maintien un peu engoncé.

On a marché, depuis, à grands pas dans le chemin ouvert aux innova- tions, où vient de s'affirmer le succès d'un autre satin récent : le satin Météor, accompagné de nombreux satellites.

Toutes ces étoffes se distinguent les unes des autres par des différences dans l'aspect, le toucher, l'épaisseur, différences causées, non seulement par le jeu plus ou moins différent des fils, ou par l'armure, mais en grande partie également par le dosage, la proportion de la soie employée, la nature de la trame, dont le rôle très dissimulé dans le satin autorise des mélanges, enfin beaucoup aussi parla façon, soit d'employer des fils teints avant tissage, soit de teindre le tissu tout fabriqué, comme dans le cas du Liberty, mais au fond le principe du tissage du satin reste soumis aux mêmes règles, dont il est temps de dire un mot.

Constatons d'abord que, d'après les opinions les plus autorisées, le satin a été apporté en Europe à l'exemple de tous les autres tissus il nous faudra le répéter à maintes reprises de l'Inde et de la Chine, pays conservateurs où. les procédés de tissage se sont conservés immuables jusqu'à nos jours depuis plus de deux mille ans. Longtemps même, bien que l'introduction du satin dans nos régions date d'une époque très reculée, les satins chinois et indiens conservèrent une supériorité marquée, que les indiscutables progrès occi- dentaux firent cesser, sans modifier toutefois ce principe séculaire de l'armure satin.

On peut considérer celle-ci comme dérivée de l'armure du sergé; mais, pour obtenir du satin, on règle toutes choses au métier pour que les points,

' Nom d'une localitù voisine de Lvon se trouve un asile de mendicité.

LE SATIN 51

les flottés des fils de chaîne, au lieu de se placer en côtes diagonales, se disposent en ordre irrégulier, venant se disposçr très serrés les uns contre les autres et tous d'un même côté du tissu ; de la sorte, on obtient une surface plane et brillante, sans grain ni côtes apparentes, qui est l'endroit du satin. Les liages ou points, les fils de la chaîne croisent nécessairement avec la trame pour former un support évidemment indispensable, se trouvent dissimulés, placés chacun le plus loin possible de son voisin ; la chaîne, formée de fils choisis en nombre voulu et de grosseur convenable, apparaît avec tout son éclat à l'endroit, qui vaut par elle et cache complè- tement la trame.

La figure ci-jointe donnera une idée meilleure de ce jeu de fils réalisé par la manœuvre utile des lisses au métier, d'après des règles enseignées par la pratique et avec plus de facilité qu'on ne pourrait le supposer. Il est bon de noter que le travail s'eftectue de telle sorte que l'étoffe est fabriquée endroit en dessous; c'est^ du reste, soit dit en passant comme un détail à retenir, la façon dont on procède en tissage toutes les fois qu'on le peut, pour des étoiîes à endroit et envers, la pratique ayant démontré pour plusieurs raisons les avantages et la commodité de cette manière d'opérer.

On appelle, dans les milieux de fabrique, satin de cinq, satin de huit, par exemple, les satins obtenus avec ce nombre de lisses respectivement nécessaires; on peut, de même, faire des satins de quatre, de six, de sept, etc., toutes armures beaucoup moins usitées que les deux premières citées, surtout celle faite sur huit lisses, qui est le tyçie par excellence du satin.

Le sergé de trois (2 lie i) est, nous l'avons dit plus haut, bien plus connu sous le nom de satin de Lj'on. Dans ce cas particulier, en effet, la côte que donne cette armure est si fine et son obliquité est telle qu'elle n'est pas apparente. L'endroit paraît tout à fait satiné, quoique sensiblement plus mat que dans un satin véritable. Un t)'pe actuel de ce satin de Lj^on est le Météor, déjà nommé, soierie teinte en pièces et à laquelle l'emploi d'une trame spéciale, très tordue à l'avance, donne une particulière souplesse et le <' flou » si goûté.

En combinant un satin de Lyon teint en fils avec une trame supplé- mentairement ajoutée qui se place à l'envers du tissu pour en augmenter l'épaisseur, on a fait la Peau de Soie, qui eut un vif succès il 3' a quelque vingt ans et n'a peut-être pas disparu complètement de la consommation. Le nom qualifie bien cette étoffe d'une matité voulue à l'endroit, acccentuée par la torsion grenadinée, c'est-à-dire augmentée dans une proportion donnée que l'on donne aux fils de la chaîne, d'un toucher épais et tombant et d'une bonne souplesse.

Aux exemples de satins que nous venons de donner, il faut enfin ajouter pour mémoire tous ceux dits « de fantaisie » et « nouveauté » faits en vue des robes, que crée à chaque instant l'imagination des chercheurs en la matière; en beaucoup de cas, on peut dire que ces étoffes sont des rénovations et la mise au jour sous de nouveaux dehors et décorées de noms d'actualité, d'ententes et de combinaisons textiles connues remaniées d'après les moyens dont on dispose aujourd'hui.

Si le satin uni ne peut se moirer comme le taffetas, du moins il se prête parfaitement augai/frage, dont nous avons dit quelques mots déjà.

.Vi GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

En certaines qualités, le satin se prête aussi à la combinaison : chaîne d'une couleur, trame de l'autre, pour obtenir des coloris à reflets changeants ou glacés.

L'impression s'exécute on ne peut mieux sur le satin et prête à d'ingé- nieuses ententes décoratives,' entre autres celles du Velours au Sabre, sur lesquelles nous aurons à revenir.

Mais ce qui est à retenir et à remarquer, c'est que le satin s'emploie à merveille en mélange et en opposition avec d'autres armures : taffetas et gros de Tours en premier lieu, pour des étoftes à bandes bu à dessins ; le contraste de sa note brillante, lumineuse, avec des effets plus mats, est particulièrement heureux et ce n'est pas d'hier que l'on a tiré un excellent parti de ces mélanges, comme nous le verrons.

REPS. CANNELE. ARMURES DIVERSES

REPS. CANNELÉ. ARMURES DIVERSES

Reps : étoffe de soie très forte, avons-nous lu dans certain dictionnaire, définition qui serait au moins incomplète si elle était exacte par ailleurs. C'est par analogie, sans doute, avec des reps faits de coton ou d'autres textiles que l'on a conclu à la même force et solidité pour le reps de soie, ce qui ne se justifie guère.

Dans le reps, tout à l'inverse du satin, c'est la trame qui joue le rôle important, en formant à l'endroit du tissu un ensemble de points ou flottés

Reps (effet grossi).

qui .se superposent en sortes de lignes ou de boyaux dont la direction est celle de la longueur de l'étoffe. Naturellement, pour former un support résistant, cette trame est liée de place en place avec la chaîne, mais d'une façon qui reste dissimulée.

L'effet obtenu est curieux ; la surface brillante du reps est très régu- lièrement striée en longueur de fines raies brillantes et juxtaposées ; la sou- plesse du tissu est assez satisfaisante, mais l'inconvénient est justement de mal résister à l'usage; ces nombreux flottés, ces brides de la trame, dont la longueur peut atteindre plusieurs millimètres et qui sont retenues à leurs seules extrémités, se trouvent très susceptibles d'être happées par une aspérité quelconque pour leur plus grand dommage. Le défaut du reps de soie est d'accrocher et, si le fond du tissu résiste suffisamment, l'endroit est rapidement détérioré par les frottements. La fabrication en est as.sez délicate; elle exige l'emploi d'une trame de .soie particulièrement choisie, sans irrégularités ni défauts qui seraient très apparents. Aussi, cette armure est-elle relativement peu employée pour l'étoffe unie, surtout pour robes, excepté cependant quand la mode en impo.se la faveur. 31ais, par exemple, son mélange avec le satin, le taffetas, etc., dans les genres rayés ou façonnés, donne lieu à des interprétations plus pratiques et plus répandues.

54 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

On en peut dire autant du Cannelé, dont, à vrai dire, le principe est dans le taffetas. En indiquant les variantes et les dérivés de celui-ci, nous n"avon3 fait que nommer seulement les Gros Grains et les Velours ottomans, sans pouvoir les décrire en détail; mais cependant on aura retenu, sans doute, que l'aspect de ces étoffes de soie est caractérisé par leur grain, autrement dit par les côtes transversales qu'elles présentent dans le sens de leur largeur.

Il en est de même pour les cannelés proprement dits, obtenus par des mo3'ens dans le détail desquels nous n'entrerons pas. Le terme cannelé exprime justement que l'on s'est proposé de réaliser sur le tissu des sortes de cannelures plus ou moins grosses et apparentes. Ces cannelures sont formées par les flottés des fils de la chaîne ou plutôt d'une chaîne ou plutôt d'une chaîne spéciale supplémentaire, dite de poil, de façon à figurer sur un fond de taffetas les lignes brillantes, parallèles, variées de grosseur et

LANNELt.

d'étendue, dont se composent les différents genres de Cannelés, Cannetillés, Nattés, etc.

A vrai dire, on use surtout de ces armures, et presque uniquement sous la forme de bandes, de filets, de parties isolées, en accompagnement ou illustration de fonds unis, comme le taffetas, sur lequel leur note brillante et régulière se détache très heureusement.

A la fin du xvili" siècle, on a répété fort souvent cette ornementation, qui, maniée avec le sens de la mesure dans les proportions, comme du goût dans le coloris, a produit les meilleurs et plus délicats modèles de soieries, à bandes ou filets en cannelé ; souvent aussi on a combiné ces bandes avec des guirlandes droites ou des montants de fleurettes légères, pour des genres qui furent très recherchés.

Dans le ruban, on a usé pas mal, également, des applications du genre cannelé, disposé en fines lisières et en filetés.

L'habileté technique, l'art des spécialistes a été, possédant les ressources de ces divers jeux des fils, ou armures simples, ou fondamentales, dont nous avons essayé de donner quelque idée, de les combiner entre elles, de les mélanger pour en tirer d'autres plus compliquées et d'un aspect intéressant, faisant nouveau ; ce travail, entrepris depuis bien longtemps, s'est toujours

REPS. CANNELE. ARMURES DIVERSES 55

continué avec la patience nécessaire, et encore la connaissance approfondie des choses du métier, des dispositifs à employer, en un mot de tout ce qu'il faut prévoir à l'avance ; c'est ce qui a produit d'innombrables armures déri- vées, dont quantité ont été cataloguées dans les traités techniques de fabri- cation, telles que : Grains de poudre. Draps de Soie, 3Iatelassés, et une infinité d'autres encore parmi lesquelles certaines qui n'ont fait souvent qu'apparaître et disparaître, affaire de mode, encore et toujours !

A ces armures fantaisie, on peut rattacher les artifices ingénieux de tissage, au moyen desquels on fait des tissus double face, ou sans envers ; par exemple, une soierie satin des deux côtés, ou bien satin sur une face, et taffetas sur l'autre. Du même ordre encore est la fabrication de deux pièces directement superposées l'une à l'autre sur le métier et destinées à être séparées postérieurement; et aussi l'exécution de tissus tabulaires qui, terminés, s'ouvrent en tubes parfaits, de tissus circulaires ; mais on n'en finirait pas d'énumérer ces cas particuliers l'ingéniosité du fabricant et du tisseur se sont unies pour triompher des difficultés à résoudre ; parmi toutes ces contextures diverses d'étoffes de soie, deux sortes, comme le velours et la gaze, réclament pour leur étude la place particulière que mérite leur importance.

56 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

LE VELOURS

Le Velours n'a pas moins de titres de gloire que le satin, et c'est avec honneur et célébrité qu'il a parcouru, depuis son invention, les contrées, les époques, sous des formes variées, rapidement belles et somptueuses, dont les vestiges sont les matériaux admirables que le temps a quelquefois épargné pour notre satisfaction.

Il est possible que le nom de cette étoffe vienne du latin : villosus, vcllits ou vcl/i/fiiiii, par les formes archaïques : veluyaii, vcluiaii, vclueau, velucl, vcloiix, vcloiis, et d'autres encore; mais, en tout cas, l'idée première en fut certainement inspirée par la fourrure ou le pelage des animaux, épaisse et luisante couverture naturelle, qui dut éveiller de bonne heure la recherche imitative des premiers artisans tisseurs. Ceux de l'Inde et de la Perse furent encore, pour cette fabrication, des devanciers. L'Europe devait l'apprendre d'eux en s'initiant au luxe oriental, et c'est en Italie qu elle allait prendre tout son essor et triompher, avec les velours de Venise, de Florence, de Lucques, de Gènes surtout, qui conservèrent longtemps la renommée d'être sans rivaux, particulièrement aux temps fastueux de la Renaissance.

Grande avait été déjà la magnificence des velours au Moyen Age; certains, en France, étaient réservés à la puissance royale, comme le velours bleu semé de fleurs de lis d'or ; d'autres étaient l'apanage de la chevalerie et des magistrats du rang le plus élevé. Au Grand Siècle, cette suprématie ne se démentit pas, chez nous, un instant : Marcelin Charlier, fondateur, en 1677, de la Manufacture Ro3'ale de Saint-Maur-les-Fossés, fournisseur attitré du Roi Soleil, dont il pourvo3-ait la magnificence en beaux velours et riches soieries de toutes sortes, mit le comble à sa réputation, en fabriquant pour Versailles un velours à parterre, sur un dessin de Bérain, enrichi de Soie frisée et d'or, qui revenait à i.ooo livres l'aune, et dont on ne pouvait fabriquer que dix-huit lignes par jour !

Au xvili" siècle, les goûts de luxe qui affirmèrent l'usage du velours pour les vêtements des hommes d'une certaine classe en augmentèrent la consom- mation, qui devint alors considérable et fut un encouragement à des recher- ches d'exécution et d'invention dans le décor et l'entente de cette étoffe. La beauté de ses reflets, sa lourdeur riche et coûteuse, devaient tout naturelle- ment classer le velours en première place pour participer à des pompes offi- cielles auxquelles il contribue encore aujourd'hui sous des dehors peut-être plus démocratiques, en même temps que la langue devait retenir cette répu- tation d'excellence par des locutions bien établies comme : faire patte de velours, jouer sur le velours, marcher sur le velours, et cette autre plus familière : habit de velours, ventre de son.

Depuis un demi-siècle, le velours de soie, par une marche lente et sûre, une transformation graduelle de ses moyens de production, a été mis, on peut dire, à la portée de toutes les bourses. Il n'y a plus eu pour lutter

LE VELOURS

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contre une tendance trop forte, les sévères règlements corporatifs d'antan, prescrivant strictement le nombre, la grosseur, la préparation des fils de soie dans la fabrication des velours et jusqu'à leur largeur, leurs lisières et tous détails du même genre. Les traditions ont, pour ainsi dire, disparu, qui main- tinrent, assez longtemps après que cette réglementation si minutieuse eut cessé, le tissage régulier à la main, confié à des ouvriers spécialistes du velours uni, en qualités dites : au fer très souvent aussi désignées par les appel- lations de fabrique : 22, 25 ou ^o portées; ou bien elles se perdent de jour en jour en face des systèmes mécaniques de fabrication qui ont surgi et des besoins nouveaux qui se sont fait jour dans le commerce de cette étoffe. Cependant, il paraît à peu près indispensable de s'en rapporter à ce genre

Schéma du Velours coupé (d'après F Encyclopédie).

ancien de tissage du velours pour donner de sa contexture une description de principe que la figure ci-jointe rendra sans doute plus claire.

Le velours comporte deux séries de fils de chaîne, ou plus simplement deux chaînes : celle dite de poil, destinée à former la partie veloutée propre- ment dite du tissu, et la chaîne de toile, qui, selon des exemples précédem- ment cités pour d'autres soieries, sert à composer le support de ce poil velouté qui lui est rattaché intimement, lié par le travail du tissage. Une seule trame, qui peut n'être pas de soie (on fait quantité de velours trame coton, etc.), suffit à lier les fils de chaîne de toile.

Cette fois, le tissu se fait endroit dessus, nécessairement; on en verra bientôt la raison. Le tissage du velours est un travail en quelque sorte alter- natif • tantôt l'ouvrier ne s'occupe que du fond, en faisant passer la navette chargée de trame entre les fils de la toile ; tantôt il fait lever tout entière la chaîne de poil, jusque-là retenue entre les fils du fond, pour la faire passer par-dessus un fer, qu'il glisse adroitement sous la nappe de ces fils, dans le même sens que celui de la trame ; ces fers, sortes de légères tiges métalliques, généralement de cuivre et d'une forme spéciale, comme on le voit sur la figure, se trouvent pris momentanément entre le fond lui-même et les fils de

58 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

poil ; ceux-ci forment donc sur les fers autant de bouclettes très petites et serrées les unes contre les autres; alors, pour achever le velours, l'ouvrier procède à la coupe, lorsqu'un certain nombre de fers, 2, 4 ou 6, ont été ainsi passés ; elle s'exécute avec un rabot ou pince, instrument tout particulier, tenu à la main et dont la lame d'acier très aiguisée et coupante, introduite dans la rainure servant de guide que porte le fer à sa partie supérieure, et promenée habilement tout le long de cette rainure, tranche les bouclettes du poil en deux moitiés; retenues chacune à leur base dans le tissu de fond, elles forment à leur autre extrémité libre autant de fines houppettes soyeuses, courtes et pressées, dont la juxtaposition donne la partie veloutée.

Il est clair que plus les fils destinés à ce poil sont nombreux et d'une soie qui s'ouvre bien à la coupe, et plus naturellement le velours est beau, avec une surface bien veloutée et fournie, que l'on égalise encore plus parfai- tement en la soumettant à l'action d'une machine spéciale, dite à raser.

Il y a en somme une assez grande analogie entre le travail de confection des tapis de laine et celui du velours de soie, mais on peut se rendre compte, d'après les quelques détails ci-dessus, combien ce dernier est chose infiniment plus délicate et difficile, en nécessitant des précautions multiples et minutieuses. Cette fabrication n'était confiée jadis qu'à des ouvriers expé- rimentés, très entraînés à ce genre de tissage et si habiles cependant à éviter la quantité de défauts qui peuvent trop facilement se produire, qu'ils arri- vaient à une régularité de production étonnante, en mettant une sorte de point d'honneur à maintenir leur réputation. On a vu, à Lyon, autrefois, certains de ces ouvriers fabriquer une quantité totale de 1.500 mètres de velours de soie, ce qui comporte un travail d'environ dix années, pour une production moyenne, journalière, d'environ 60 centimètres, ce chiffre repré- sentant un maximum, sans qu'il existât le plus petit défaut dans toute cette étoffe.

Les difficultés s'augmentaient encore avec les soins à prendre pour fabri- quer des velours de coloris clairs au lieu de nuances foncées, moyennes, ou de noir ; le comble de la délicatesse en cet ordre d'idées était représenté par la fabrication du velours blanc ; un blanchiment parfait du fil de soie à la teinture est déjà une première difficulté dont nous avons parlé, et qui s'accentue ici, car il le faut, ce blanchiment, complet et intime pour ainsi dire, le fil coupé étant considéré par sa tranche et la teinte dans ce cas paraissant plus soutenue. Il fallait encore de plus éviter toute tache, tout contact trop prolongé des doigts au travail et tout ce qui pouvait ternir peu ou prou la soie, avec une dextérité toute spéciale dans la coupe, indispensable pour laisser au velours toute l'apparence de la meilleure fraîcheur de teinte, et comme je l'ai dit : toute sa fleur.

A ce propos, les annales lyonnaises ont recueilli une anecdote typique et assez curieuse.

"Vers 1852, un sieur Thomasset, tisseur de velours, exerçait depuis trente ans sa profession avec une réputation d'habileté telle, qu'elle lui avait valu la qualification de roi des veloutiers.

Après avoir été pendant une longue suite d'années occupé à la confection de velours de la plus grande délicatesse, blanc, jonquille, rose clair, etc., il était arrivé cependant à un âge l'on n'a plus la même dextérité et il

LE VELOURS 59

n'était plus possible de lui confier des tissus de pareilles teintes ; on lui donna donc à fabriquer une pièce de velours noir. Thomasset ressentit une si vive impression de ce qui lui semblait être une dégradation, il éprouva un tel chagrin de déroger et de perdre le rang l'avait élevé sa réputation de veloutier incomparable, qu'à peine eut-il mis sur le métier sa pièce de velours noir et tissé un demi-mètre, en proie à un accès de démence et de vertige, il se coupa la gorge avec un rasoir. Ainsi, selon les termes du narra- teur de cette historiette, tout comme l'art culinaire, l'art du tissage a eu son Vatel !

Mais, nous le disions plus haut, le velours, à l'exemple de tant de genres textiles, a marché avec le progrès ; il ne se fait plus, ou guère plus, avec la lenteur patiente du bon vieux temps. On a inventé des métiers fort ingénieux qui le tissent mécaniquement avec une régularité surprenante. Et ce pro- cédé a eu l'avantage de diminuer beaucoup le prix de revient en augmentant considérablement la production ; il n"}^ a pas eu simplement, en effet, l'accé- lération d'un organisme marchant par la vapeur, mais celle d'un mode de tissage par pièces superposées ou à doubles-pièces qui se fabriquent à la fois et nécessairement même.

Sans entrer dans les détails, qu'il nous suffise de dire que, pour deux toiles ou étofies de fond, superposées au métier et se tissant à faible distance l'une de l'autre, il n'y a qu'un poil qui passe de l'une à l'autre des deux toiles, les relie par ce trajet lui-même jusqu'à ce qu'un rasoir automatique- ment vienne trancher ce poil en laissant de la sorte une partie veloutée et finie à chacun des deux tissus du dessous et du dessus. L'économie de temps et de façon est évidente.

Et puis, au lieu d'employer toujours la soie pour composer ce poil du velours, on a obtenu, depuis longtemps déjà, des résultats très satisfaisants, en lui substituant la schappe, matière textile dont nous avons parlé à plusieurs reprises et sorte de soie secondaire ; il se fait aujourd'hui des quantités consi- dérables de ces velours, poil schappe, à prix bas, et de grande vente pour tous usages : robes, manteaux, chapeaux, ameublements, etc. Il n'j^ a rien de comparable du reste dans la fabrication de ces velours inférieurs de prix et de qualité avec celle des velours coton, qui est basée sur de tout autres principes.

Il est assez curieux de noter qu'un essai dans ce genre de velours à bon marché avait été tenté dès le xvili° siècle. Sous le nom de velours de Paris, une dame Pallouis, originaire de Lj-on, fabriquait à Paris et vendait des velours faits en soie galette, genre de bourre de soie. Sa manufacture comptait au nombre des fournisseurs du Garde-Meuble Royal, en l'année 1779.

Autre transformation moderne très remarquable du velours de Soie : à l'exemple de tant d'autres soieries on est arrivé à le fabriquer écru et à le teindre en pièces; et, après avoir redressé convenablement le poil coupé, assez éprouvé, on l'imagine aisément, dans ces opérations de teinture, et l'avoir remis bien en place, on obtient ainsi ces velours souples ou chiffons si goûtés actuellement pour les robes ; c'est bien un fait significatif par excellence, entre beaucoup d'autres, dans l'évolution textile.

Jusqu'ici nous n'avons envisagé que le velours poil coupé, mais il existe un autre genre de velours, dont l'usage en uni est à la vérité assez peu fré-

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GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

quent, et qui est connu surtout par l'emploi que l'on en fait en accessoire et en combinaison dans les genres de velours façonnés à dessins : c'est le velours poil frisé, qu'on appelle aussi parfois épingle, surtout quand il s'agit de rubans.

Dans cette sorte de velours, les fers employés au tissage sont différents de ceux décrits précédemment ; ce sont de simples tiges métalliques rondes et polies, et, après les avoir passées, pendant le travail, sous les fils de poil, on les retire sans rien couper ; les petites bouclettes de soie arrondies, qui ont été formées de la sorte, restent soulevées les unes à côté des autres et leur ensemble donne à la surface de ce velours l'aspect d'un gros grain

Schéma du Velours frisé (d'après Peyot).

particulier et d'une belle matité. Le contraste très heureux du velours frisé avec le velours coupé est utilisé depuis fort longtemps; cette opposition, comparable à celle du gros de Tours avec le satin, s'emploie à des fins décoratives similaires; du reste, le satin, le gros de Tours et d'autres armures peuvent être mélangés avec le velours pour concourir à la fabri- cation d'étoffes à bandes, à carreaux, ou à dessins. Il s'ensuit de tout cela que la catégorie velours est largement représentée parmi les soieries à décor et forme une classe importante sur laquelle nous aurons à revenir.

Nous avons dit plus haut un mot du parti de magnificence que l'on sut tirer du velours à des époques lointaines, en y mêlant des couleurs variées, en le rehaussant d'or, d'argent, en l'enrichissant de broderies, et souvent des plus magnifiques. Il est encore possible de gaufrer ou de frapper le velours, de l'illustrer par de l'impression, la peinture, etc.

Pour rester dans l'étude de ce tissu uni, disons que l'ingéniosité d'habiles spécialistes s'est attachée à faire des velours qui paraissent, au premier abord, irréalisables, par exemple : sans envers, présentant un velouté des deux côtés de l'étoffe; ou bien, coupé sui- une des faces el frisé sur l'autre;

LE VELOURS 61

ce sont là, somme toute, des tours de force de tissage, demeurés dans le domaine de la difficulté vaincue, sans passer dans la pratique courante.

Quant au velours comportant un envers de satin, il a, bien au contraire, rencontré des applications nombreuses, si développées pour le ruban, par exemple, qu'il est devenu dans cette branche textile une spécialité, traitée de la façon la plus importante.

Cette rapide étude résumée serait par trop incomplète si nous passions sous silence des tissus veloutés qui sont les cousins germains du velours, soit le velours dit du Nord, et la Peluche. Est-il besoin de rappeler l'importance qu'a pu prendre, à notre époque, la fabrication des peluches, à voir de tous côtés l'emploi aussi considérable qui en est fait, aussi bien de celles de coton et de laine, que de celles de soie, pour de nombreux et variés usages.

On ne cherche pas, pour le velours du Nord, et encore moins pour la peluche, à obtenir un velouté très ras et fourni ; au contraire, on s'arrange pour que le poil se trouve sensiblement plus long, et, pour cela, on forme la bouclette génératrice du velouté sur des fers plus hauts, et même de beaucoup, ou bien en augmentant l'écartement des deux pièces superposées au métier mécanique ; ainsi, ce poil plus allongé s'incline une fois coupé sans pouvoir rester vertical, se couche même par places et produit les reflets chatoyants causés par la variété des jeux de la lumière, inégalement réfléchie sur cette surface mouvante et diversement teintée de ce fait.

En exagérant le couchage du poil d'une peluche dans un même sens, par le frottement et la chaleur simultanée, par exemple avec un fer à repasser ou une machine construite pour remplir le même office, on obtient la Panne, tissu aussi brillant que du satin, et plus brillant même: et c'est une qualité de panne, spécialement entendue au tissage pour être suffisamment mince et se lustrer particulièrement, qui forme la matière du cylindrique chapeau de soie ; son prix et le degré de son élégance se mesurent aux reflets que le tissu soyeux dispense à ce couvre-chef, qui a ses détracteurs déterminés comme ses fidèles partisans.

GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

LA GAZE

Au velours, t3'pe de la soierie épaisse, fournie et lourde, s'oppose tout naturellement et inversement la Gaze; le nom est évocateur de légèretés et de transparences depuis qu'il fut attaché, si l'on s'en rapporte à la tradition, aux fins et légers tissus dont la fabrication fut florissante à Gaza, en Asie Mineure; leurs fils, d'après ce principe de la gaze, inspiré, au moins on peut le croire, par l'imitation des toiles tissées par les araignées et certaines che- nilles, laissaient entre eux des -intervalles ménagés au tissage et suffisants pour rendre l'étoffe diaphane. Vraisemblablement, ces tissus furent les plus fins que l'on sut obtenir avec des fils de laine, de lin ou de coton, que l'on fabriqua dans l'île de Cos et dont on attribue l'invention à Pamphilia ; l'époque romaine les connut sous les noms de vciituin textile, nebulea linea ou togas vit r cas; du même genre étaient ceux qui furent en usage en Egypte. Enfin Byzance n'ignora pas les gazes, non plus, paraît-il, que la Chine et encore l'Inde.

Un exemple intéressant de ces linons de l'antiquité nous est donné par les voiles exhumés des nécropoles, comme Antinoé ; ils furent les ornements des Thaïs de ces époques reculées et, maintenant, sont objets de curiosité dans les musées; tant il est vrai que les légers tissus, les souples écharpes furent, presque de tout temps, les accessoires obligés de l'art de la danse.

Il faut supposer que, de fort bonne heure, on songea à utiliser la soie pour composer ces légers tissus et mieux qu'avec tout autre textile, en rai- son de sa finesse incomparable.

Quoi qu'il en puisse être exactement de ce point de départ des gazes, leur introduction en France paraît remonter au xiV siècle et au moment les papes résidaient à Avignon. Sans points de repère bien précis entre temps, on constate que ce genre de fabrication occupait, en 1667^ à Paris une corporation d'artisans qui se dénommaient : Ferrandiniers Gaziers ou Gaze- tiers (la ferrandine étant une sorte de très léger taffetas). De 1770 à 1775, on comptait, à Paris toujours, des milliers de métiers à fabriquer la gaze (on a dit qu'il y en eut trente mille). Ce nombre, vers 1780, avait beaucoup diminué, la fabrication ayant reflué dans les provinces, notamment en Picardie et en Artois.

Peu à peu, des perfectionnements s'étaient ajoutés en nombre les uns aux autres, dans la manière d'obtenir les gazes que l'on sut faire plus travaillées, plus ornées, enrichies d'or et d'argent, de perles, de cabochons, à l'imitation des pierres précieuses, dont ce fut un temps la coutume de les décorer.

Aujourd'hui, à ne considérer que les seules gazes faites de soie, on trouve qu'elles présentent, en vue d'emplois très divers et très étendus, une très large variété qui est comme la gamme-type très développée du « chiffon » moderne.

On est arrivé, par le traitement surtout de la teinture et des apprêts,

LA GAZE 63

pratiqué après le tissage en écru, à donner à ces tissus leur souplesse inimi- table et si recherchée ; elle se prête admirablement aux élégances artistement chiffonnées, faites parfois d'un rien pour ainsi dire et qui achèvent agréa- blement une toilette, tandis que leur légèreté est fort seyante.

On a, du reste, l'habitude assez générale d'englober dans la même catégorie de gazes toutes les sortes de tissus, dès que leur finesse et leur légèreté les rendent plus ou moins transparents ; cependant, à un point de vue plus étudié, il faut distinguer et séparer les gazes en deux grands groupes : gazes dites droites et gazes à, fils de tour ou encore à tour anglais.

Dans les premières, l'effet de légèreté et de transparence est obtenu uniquement par l'espacement des fils entre eux dans le tissu ; qu'on se propose de tisser un taffetas et que l'on constitue chaîne et trame par des fils de soie assez fins, proportionnés d'ailleurs suivant le cas ; que l'on distribue les fils de chaîne, un à un le plus souvent, dans les dents assez écartées d'un peigne choisi ad hoc ; que l'on réduise, c'est-à-dire que l'on serre en pro- portion les fils de trame et l'on réalise ainsi un tissu clair qui est de la gaze droite.

En réglant de façons différentes et dans des rapports variés ces écar- tements réciproques de fils, on dispose du moyen d'établir des qualités, des genres nombreux qu'on multiplie encore par le choix de la soie, sa prépa- ration et par la manipulation adoptée, ou teint en fils, ou teint en pièces, ou même en gardant le tissu écru.

C'est ainsi que l'on a des gazes droites tissées avec de la soie grége pour rester telles ; exemple : les anciennes gazes de Chambéry, qui eurent leur célébrité ; les gazes pour cartouches, non moins démodées maintenant ; les gazes à bluter les farines, toujours en iisage dans les moulins et minoteries, l'on emploie également certaines gazes écrues aussi, mais à fil de tour.

Avec des soies vioulinées, grenadinées par la torsion préalable, pour la plupart du temps teintes à l'avance, toujours tissées en taffetas, on obtient les souples grenadines, recherchées en noir pour des usages de deuils et bien souvent confondues avec d'autres gazes du genre canevas.

Mais, actuellement, le type le plus répandu de la gaze droite, c'est la Mousseline de soie. Elle est venue, presque récemment, sur les traces de sa devancière, la mousseline de coton qui se réclame, elle, d'une origine loin- taine, d'un nom que l'on fait remonter à la ville asiatique de Mossoul, et qui fit la fortune de maints centres industriels, entre autres de Tarare, sous l'impulsion du trop ignoré Simonnet. Devant le succès rapidement triomphal de la mousseline de soie, devenue l'élue de la mode, atteignant en ces quinze dernières années à des chiffres fantastiques de production qu'il faut évaluer en kilomètres^ la concurrence n'était plus possible ; le coton a céder le pas entièrement ou presque à la soie, d'une supériorité trop incontestable.

Formée de fils soyeux, croisés en taffetas et placés à légère distance les uns des autres, tant pour la chaîne que pour la trame, la mousseline se fabrique avec la régularité presque mathématique que procure le tissage du métier mécanique; on peut le vérifier, en regardant à la loupe, surtout une qualité tendue ou étirée par l'apprêt, et en voyant la rectitude des petits espaces carrés ou rectangulaires qui se trouvent ménagés entre les fils. Remarque très importante, primordiale même : ces fils de soie écrue ou grège

64 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

ont subi un moulinage tout spécial, une torsion généralement très forte qui varie dans une proportion indiquée par la pratique; il est commun de voir cette torsion atteindre jusqu'à 3.500 tours du fil sur lui-même pour i mètre de sa longueur.

Le résultat de toutes ces dispositions prises, c'est qu'à la teinture et sitôt la cuite opérée, la soie écrue perd son vernis naturel extérieur, son grès, comme nous le savons; elle devient souple, pas plus brillante que sa torsion forte ne le lui permet, mais en même temps, sous l'action de l'humidité et de la chaleur, les fils tendent à se détordre, par conséquent à se raccourcir, à la façon d'une ficelle que l'on a tordue entre les doigts et dont on ne maintient plus la tension lorsqu'on rapproche ceux-ci ; et l'on obtient ainsi l'eftet parti- culier cherché de crêponné léger, de crcpage, trop connu pour qu'il soit utile de le décrire plus amplement.

Or, à ce moment, on est maître par l'apprêt de laisser à la mousseline à peu près tout ce crêpage et en même temps la perte de largeur et de longueur du tissu qu'il entraîne inévitablement, en un mot tout le retrait, ou bien de remettre l'étoffe tendue comme elle était en écru, avec tous les degrés intermédiaires de crêpage moyen, de souplesse, de toucher, de tenue, de tombant et cent autres caractéristiques d'apprêts différents ; ces pratiques, chaque jour plus nombreuses, plus perfectionnées, combinées avec celles du tissage, grosseurs variables de la soie, nombre et sortes de fils employés, donnent une variété de mousselines si considérable qu'il serait impossible de s'engager dans le détail de leurs différences et de leur histoire.

Le hasard encore a joué son rôle dans le développement intense et récent de la mousseline de soie : en efi"et, par suite d'une erreur ou d'une négligence, un jour, une pièce, au lieu de recevoir l'apprêt très chargé de colle qui devait la rendre tendue et ferme, selon ce que la clientèle goûtait alors uniquement, fut apprêtée rien qu'avec de l'eau pure ou à peu près. Envoyée, toujours par erreur, à la vente avec une souplesse toute nouvelle, un aspect inconnu, considéré jusque-là comme un défaut à rejeter, cette pièce plut cependant par sa nouveauté, rencontra un emploi imprévu et finalement fut le point de départ d'une mode et du succès de l'apprêt chiffon et flou dont il est superflu de rappeler toute la fortune. Petite cause, grand effet, si l'on rapproche du fait très simple, initial, toute l'importance de la voie nouvelle ouverte dès lors à une branche industrielle et commerciale.

Telle que nous venons de l'esquisser, la mousseline est plus ou moins mate, en raison, encore une fois, de la très forte torsion communiquée au fil, ce point ne demandant pas de démonstration. Si l'on veut avoir de la mousseline qui soit brillante, il faut prévoir la chose dès le tissage et employer comme chaîne des fils en plus grand nombre, mais surtout sans aucune torsion ou grèges et toujours écrus, la trame pouvant rester tordue comme précédemment. Après la teinture, le tissu apparaît très brillant et un apprêt convenable lui donne la tension et la régularité qu'il faut pour l'emploi.

Par Voiles de soie, désignation très communément répétée maintenant, notons qu'on entend des tissus qui- se réclament, soit de la mousseline comprise en qualités fortes, soit encore des grenadines teintes en pièces ; d'autres voiles sont faits avec des fils de schappe également tordus ; à tous on demande et par conséquent on donne le plus possible une suffisante

LA GAZE 65

épaisseur pour les rendre plus tombants et adaptés aux utilisations des robes, sans faire disparaître toutefois la transparence qui est leur cachet.

Les usages de la mousseline de soie sont extrêmement nombreux ; ce serait bien inutile de vouloir les énumérer. On s'est ingénié à mettre de cette mousseline unie un peu partout, de même qu'à la broder, la brocher, la gaufrer, la plisser, la peindre, l'imprimer, etc. C'est à ce point que l'on imagine malaisément aujourd'hui l'éclipsé totale et surtout définitive de cette fort légère soierie, mais soierie quand même ; toute impondérable qu'elle puisse être, elle a conquis en quelques années une si large place que cela fait oublier le rôle, bien effacé en comparaison, joué autrefois par les Organdis Jaconas, mousselines de l'Inde, gazes jMarabout, Marlis, Plumetis et d'autres encore.

Le défaut de certaines gazes droites est de ne pas oiïrir une contexture

Schéma d'une gaze a tour anglais (d'après Peyot).

assez solide ni assez résistante aux déplacements des fils ; écartés simplement les uns des autres, ceux-ci peuvent, sous un frottement trop brusque ou trop fort, glisser sur la trame en produisant la fâcheuse éraillure.

On a donc cherché à combattre ce défaut, et le système de la gaze à fils de tour ou à tour anglais permet d'obtenir une fixité meilleure des fils à leur place, tout en ménageant un ajourage bien marqué du tissu, en même temps très régulier, ou quelquefois avec une irrégularité voulue. On fait alors s'enchevêtrer les fils d'une manière assez paradoxale à première vue, et le secours d'une figure est indispensable pour faire comprendre ce jeu même dans le cas pris comme exemple et qui est le plus simple.

On distingue, sur ce tracé schématique des fils de chaîne dits fixes ou droits, qui ne sont appelés à subir aucun mouvement de levée; d'autres, au contraire, sont les fils dits de tour; intercalés entre les premiers, il arrive que, par un arrangement de lisses spéciales, ils lèvent tantôt à droite des fils fixes et tantôt à gauche des mêmes, en les contournant comme on le voit. A chaque fois, la trame insérée par la navette entre les deux genres de fils est prise dans la sorte de boucle formée ; du fait qu'elle est retenue ainsi plus solidement, les jours formés par cette gaze ont plus de chance de rester intacts et de la grandeur qu'on leur a donnée.

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66 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

Cet ingénieux système du tour anglais, appliqué, retourné, combiné de cent manières, donne toutes les gazes qui, sous les noms de gazes Zèphir, Diaphanes, Dona-Maria, à regard, Canevas, Etaniines, etc., se fabriquent dans la région lyonnaise et dans le Nord de la France, en Picardie ; la variété s'en complique par les mélanges comme trame de fils de laine, de coton, de schappe et aussi d'or et d'argent.

Dans la grande famille des gazes de cette espèce, qu'il est encore possible de décorer, comme nous le verrons, de dessins par le tissage ou par l'impression, relevons une sorte tout unie faite par le croisement simple ci-dessus indiqué par la figure ; chaîne et trame sont d'importance à peu près équivalente, de soie écrue toutes deux ; la teinture en pièces, puis l'apprêt, donnent le brillant discret et la souplesse à ce léger tissu qui a connu le succès avec une vogue soutenue depuis quelques années.

LES CRÊPES 67

LES CREPES

On accole si fréquemment les deux termes Gaze et Crêpe et on les prend si souvent l'un pour l'autre, sans doute parce qu'il existe un grand air de famille entre ces deux genres de tissus, qu'il est naturel de faire suivre leurs études.

Au reste, y a-t-il une démarcation vraiment tranchée entre les deux catégories? Certaines mousselines et certains crêpes arrivent à se confondre, d'après le système de leur confection qui repose, en premier lieu, sur l'emploi de soies spécialement et fortement tordues, en raison même des qualités que l'on envisage.

Il faut le dire et le répéter, le principe fécond de la torsion dite forcée donnée aux fils de soie est la base même de tout ou à peu près tout ce qui est crêpes ou crêpons, soit qu'on l'applique intégralement à tous les fils employés, soit qu'on en use pour des mélanges et des combinaisons de fils tordus avec des fils qui ne le sont pas. D'où résulte, au total, une variété presque inépuisable de tissus qui, pour la plupart encore, du fait en outre des manipulations dont on sait maintenant user à cette fin, présentent avec l'aspect crêpé, c'est-à-dire offrant les ondulations, les inégalités, les aspérités petites ou grandes que l'on a voulu déterminer et sur l'ensemble desquelles joue la lumière avec des clartés et des ombres de façon curieuse et très typique.

Cet ingénieux système de la torsion forte donnée aux fils de soie fut trouvé, sans doute, par les Orientaux et, en tous cas, par eux largement et habilement mis en pratique, comme nous allons le voir.

On s'accorde généralement à dire qu'il fut employé avec grand succès et une renommée bien établie à Bologne, ville l'on faisait fort anciennement « beaucoup de soie retorse et autre » et aussi que, dès le xiv' siècle, le crêpe était connu en France. Froissart, racontant l'entrée d'Isabeau de Bavière à Paris, parle d'un </ deslié crespe de soie » couvrant la litière royale et « par quoy tout parmi on pouvait bien voir les joyaux », ce qui prouve encore la transparence de ce tissu. En 1604, il s'établit dans la ville de Mantes une manufacture de crêpes fins, « façon de Bologne, crêpés et lisses de toutes sortes », qui eut quelque réputation ; et bientôt cette fabrication se répan- dait en divers centres de tissage.

Les crêpes crêpés et les crcpcs lisses se tissent toujours, peut-être par des moyens un peu différents de ceux d'autrefois; pour les premiers, la soie est bien plus tordue que pour les seconds, qui présentent moins l'effet de crêpés et sont surtout employés en ruches et garnitures de modes.

Le crêpe anglais^ si connu par son application toute spéciale au deuil, est non seulement formé de fils de soie assez gros, espacés et très tordus sur eux-mêmes, mais, de plus, il reçoit un gaufrage particulier résultant de son passage contre des cylindres de cuivre gravés spécialement à cet effet ; c'est ce qui donne son grain caractéristique à ce crêpe, justement dénommé

68 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

puisqu'il nous vint, en effet, d'Angleterre, où. sa fabrication est toujours très active, avec une réputation bien établie.

Le genre de crêpe d'invention chinoise et si répandu maintenant sous le nom persistant de crcpc de Chine a donné lieu, en raison de l'ingéniosité de son établissement, et parle truc, si l'on peut dire, de sa fabrication, à des recherches assez longues et patientes de la part de nos manufacturiers pour le réaliser tout pareil et aussi parfaitement.

Le crêpe de Chine est, en somme, la plupart du temps, un taffetas dont la chaîne est de soie écrue sans torsion ou grège, tramé alternativement de deux trames écrues également, à très forte torsion, et dont chacune a reçu cette torsion en sens différent, de droite à gauche pour l'une et de gauche à droite pour l'autre; on passe, au tissage, deux coups de l'une et deux coups de l'autre et toujours dans le même ordre et ainsi de suite. Ce détail de fabri- cation, qui n'a l'air de rien, signifie, en réalité, beaucoup.

Au décreusage ou cuite, en effet, première opération de la teinture du tissu, la soie perd son grès; les fils, ceux de la chaîne surtout, devien- nent souples et brillants; ceux de la trame, eux, se détordent, se reti- rent sur eux-mêmes, comme c'est le cas pour la mousseline et de façon plus accentuée encore. Et, s'il n'y avait eu qu'une torsion d'un seul sens emploj^é, l'effet de crêpage se produirait en déterminant, d'après un fait d'expérience qu'on utilise d ailleurs, la formation de côtes longitudinales ou sortes de plis saillants, ce qui n'est pas ce que l'on veut obtenir dans le cas présent; au contraire, les torsions inverses, employées comme dit ci- dessus, s'équilibrent dans leur détordage et leur retrait si intimement, que le résultat produit est, au total, un crêpage fin, régulier et, en quelque sorte, discret. L'apprêt donné avec soin vient, de plus, finir le tissu, lui donner la largeur voulue, comme le toucher et l'épaisseur convenables.

Il est presque inutile de dire qu'aujourd'hui les crêpes de Chine européens ont une très grande supériorité de finesse, de régularité, de brillant sur leurs rivaux vraiment chinois restés lourds, grossiers, irréguliers et moins propres à recevoir la teinture en toutes nuances.

Aussi, les crêpes de Chine comptent-ils au rang des soieries favorisées de la 31ode, quand celle-ci recherche de préférence, pour le costume, les étoffes souples et vaporeuses et comme finement soyeuses, toutes qualités qu'ils détiennent au plus haut degré, et que l'on a variées, multipliées par diff'érents modes de tissage et de croisement des fils, autant que par la diversité des manipulations consécutives de teinture et d'apprêt.

Crêpes et Crêpons sont cousins germains, ces derniers ayant toujours pour principe le retrait produit par les matières textiles très tordues sur elles-mêmes, en combinaison avec d'autres moins tordues ou sans torsion ; il faut dire matières textiles, car à la soie se mélangent fort bien, dans le cas, la schappe, la laine, le coton. L'imagination créatrice des chercheurs s'est largement donné carrière dans cette voie, ce qui explique la quantité de tissus de ce type crcponné qui offre, à des emplois nombreux, des ressources très appréciées.

La trouvaille remarquable du chimiste anglais Mercer, observant le premier que des fils de coton convenablement choisis, plongés dans une> solution alcaline de soude caustique, y éprouvaient une perte de longueur ou

LES CREPES 69

un retrait pouvant atteindre 12 à 20 pour 100, fournit de nouvelles armes aux producteurs de crêpons. En unissant, par exemple, dans un même tissu et par parties ou rayuresjuxtaposées de la chaîne, la soie d'une part et de l'autre le coton, on obtient après inercerisage^ un crépon à bandes: celles formées par les fils de coton, qui ont subi seuls le rétrécissement causé par l'opération, sont naturellement bien tendues et, à côté, celles faites de soie qui, ne pouvant garder toute leur étendue, entraînées qu'elles sont par le raccourcis- sement du coton, paraissent ondulées et comme gaufrées.

On peut donner à la mousseline de soie l'aspect crèponné par un crêpage spécial à ce tissu ; on le lui fait subir lorsqu'il est écru en le faisant passer un peu de biais entre des cylindres de bois garnis de peau ; sous cette action, la mousseline serrée et presque régulièrement froissée prend une apparence brouillée et crêponnée qui se confirme à la teinture et à l'apprêt.

Bien entendu, selon la formule plusieurs fois répétée précédemment, crêpes, crêpes de Chine, crêpons divers, peuvent parfaitement se broder, s'imprimer, se façonner de nombreuses manières, ce qui achève de rendre très intéressante et importante cette classe de soieries légères.

' Lorsque l'on applique le niercerisage aux fils de coton en flottes, avec le soin d'empê- cher par des dispositifs appropriés le retrait habituel de se produire, il arrive que ces fils gagnent à cette opération un brillant et une solidité très augmentés ; c'est tout le principe du siinilisage, S3'stème qui se développe chaque jour .et produit le coton siinilisé ou simili- soie qui a trouvé de très larges applications textiles.

70 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

TULLES DE SOIE

Il n'est pas possible de passer sous silence, au chapitre des étoffes de soie ajourées et très légères, les Tulles, réseaux, qui se présentent actuellement sous les aspects les plus divers, depuis l'impalpable tulle illusion ou tulle maliiie jusqu'aux fortes et lourdes mailles, aux grosses guipures et aux dentelles de soie mécaniques.

A l'origine, les tulles furent exclusivement faits avec du fil de coton. Cette fabrication, tentée à l'imitation des travaux de la dentelle à l'aiguille ou au fuseau, prit naissance en Angleterre, à Nottingham. On rapporte que vers l'année 1600 la première machine aurait été inventée dans cette ville et construite par le révérend Lee, curé de Calverton, qui s'était fait mécanicien. Lee vint en France présenter son invention à Henri IV qui le protégea ; mais à la mort du roi, Lee fut oublié et mourut obscurément ; les ouvriers anglais qu'il avait amenés avec lui reprirent le chemin de l'Angleterre et dotèrent leur pays de l'industrie que nous dédaignions.

LTne autre version, plus généralement acceptée, fait dater de 1768 l'invention du premier tulle fabriqué à Nottingham sur le métier à tricoter les bas par Hammond ; ce tulle n'était à la vérité qu'une sorte de réseau imparfait, ressemblant assez à ce que l'on appela Ae-çms fond de Bruxelles ; ce tricot se défaisait à la rupture d'une seule maille.

C'est à Heathcoat qu'il faut attribuer la création de la véritable machine à tulle, et longtemps cette fabrication sembla devoir rester le monopole de l'Angleterre. Pour défendre ce monopole contre les entreprises de l'étranger, il fut absolument interdit, cela sous des peines extrêmement sévères, a-t-on dit, d'apporter d'Angleterre sur le continent le métier à faire le tulle. Cependant, l'intérêt, l'appât du gain, devaient être plus forts que toutes les défenses. Colbert avait bien réussi, malgré les terribles menaces et les tragiques représailles de la République de Venise, à lui arracher le secret de la fabrication des glaces.

Pièces à pièces, au prix de mille dangers de poursuites et de surprises, un premier métier fut, vers 1816, apporté et monté en France ; le vrai premier tulle mécanique ainsi fabriqué reçut une broderie à la main et on en fit une robe, offerte à la Duchesse d'Angoulême. L'établissement d'autres métiers suivit bientôt à Calais et, dans cette ville, l'industrie du tulle progressa d'abord lentement. L'Angleterre gardait encore la supériorité des fils de coton qu'on y filait mieux et plus finement que partout ailleurs. Mais bientôt, vers 1823, le premier métier fabriqué en France put fonctionner. La mode du tulle fit fureur de 1824 à 1826 et, sous cette influence, la fabrique calaisienne prit un développement considérable.

D'ailleurs, la fabrication du tulle, en se perfectionnant toujours, s'était implantée dans d'autres centres, à Caudrj' par exemple ; elle se développait à Nîmes, à Lyon, l'on avait appliqué le système à fabriquer le tulle fait

TULLES DE SOIE

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Tulle alençon. (Grossi.)

Tulle grec. (Grossi.)

avec de la soie sur le métier à bas à partir de 1791 . Bientôt on devait parvenir au fonctionnement mécanique des métiers d'Heathcoat primitivement mus à bras d'hommes.

Aujourd'hui, les réseaux de tulles les plus légers, les plus aériens, ceux que l'on fait pour voilettes, avec le moins possible de fils de soie très ténus, sont tissés sur des métiers mécaniques de très grandes proportions et four- nissant du tulle en largeur de plusieurs mètres. Le fer et l'acier les composent exclusivement et en font des 'organismes pesants, compliqués et en même temps délicats, dont la figure ci-contre pourra donner quelque idée. Leur prix atteint facilement 30.000 et 40.000 francs. On comprend que, pour amortir ce coût élevé et couvrir tous les frais d'exploitation, il serait nécessaire de faire sortir de ces métiers des quantités incro5^ables de tulle à dix sous le mètre par un travail incessant de jour et de nuit.

Nous n'entreprendrons pas de décrire par le menu les divers tulles unis, Maline, Alençons, Chantillys, Filets, etc., ni comment les fils s'y croisent entre eux, d'après divers procédés, pour former les mailles rondes ou poly-

gonales que l'on con proportions différentes mailles, comme de gros forment. Le mieux, pour de la fabrication du tionner la machine sous principe ces mailles s'ob ments d'un grand nom ou bobines circulaires et qui ' sont garnies de fil et circulent entre d'au verticalement ; le fil des en en faisant le tour, ganes du métier vien la mettre en place et Tous ces mouvements, avec une précision d'à dixième de millimètre.

Tulle dit a la chaîne. (Grossi.)

naît, avec toutes les de grandeur pour ces seur pour les fils qui les se faire une idée juste tulle, est de voir fonc- ses yeux ; disons qu'en tiennent par les mouve- bre de sortes de navettes aplaties, dites chariots, de soie à leur intérieur très fils de chaîne tendus navettes se lie à ceux-ci tandis que d'autres or- nent terminer la maille, calibrer sa grandeur, automatiquement réglés justage atteignant le se succèdent cependant

72

GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

avec une rapidité étonnante quand on songe à la disproportion de tant de fer et de si peu de soie.

Tout naturellement, la teinture et Tapprêt jouent le rôle le plus impor- tant dans la terminaison des tulles dont la majorité est tissée avec de la soie écrue. C'est l'apprêt régulateur qui replace correctement les fils, les tend pour donner à la maille sa forme correcte, pour la cadrer, selon l'expression

Mhtiers mécankjues de Tulle '.

consacrée, et donner aux tulles divers l'aspect et la tenue que réclame leur vente.

Ensuite, c'est encore nombre de transformations et d'enjolivements qu'on ajoute fort souvent aux tulles unis. Pour rendre la voilette plus attra5^ante, on l'orne de mouches ou de pois de chenille -, placés à la main. D'autres genres sont ornés d'applications, gouttes de gomme pure ou colorée, que l'on dépose ingénieusement sur le tulle et qui forment, une fois séchées, des perles brillantes imitant le cristal, le métal, le jais, etc.

Bien connus sont les tulles pailletés, rehaussés de cet ornement : la paillette, empruntée à la broderie qui sut en user fort longtemps.

' MM. Kiemlé et Marcet, à Lyon.

- La chenille qui sert à raoucheter ou cheiiiller les tulles est une sorte de cordon velouté plus ou moins gros, que l'on tisse avec une machine ad lioc et dont l'âme intérieure est ordinairement faite d'un fil de laiton fin ; cela permet de la couper à la grandeur voulue et de l'adapter aux endroits choisis, en tordant avec une dextérité acquise par l'habitude le fil métallique autour des fils de soie.

TULLES DE SOIE

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Il était logique, qu'après avoir résolu le problème de fabriquer le tulle uni, on s'attaquât à celui évidemment plus compliqué de faire ce réseau avec des dessins tissés au métier. Après maints tâtonnements, l'invention de Jacquard apporta le moyen pratique de solutionner la question. Ferguson, en 1836, parvint à adapter la fameuse mécanique au métier circulaire et produisit le tulle façonné, ait Dentelle de Cambrai ou imitation de Chan- tilly ; toute l'industrie de la dentelle mécanique est venue de cette ingénieuse application.

Tulle kaçonnh. dit a la chaîne (fabric.ition de Lyon ').

Il existe maintenant plusieurs ingénieux systèmes de métiers permettant d'obtenir des tulles façonnés et de produire à volonté à des places déterminées des mailles ajourées de différentes sortes et grosseurs mélangées, en contraste avec d'autres parties les fils plus serrés, plus redoublés, parfois en relief à la façon du broché, donnent un tissu plus fourni, plus épais, en imitation de la dentelle ou de la broderie ; l'un des plus répandus est celui qui fonctionne d'après le système Leavers. Parmi tout ce qui se fait à Calais et à Lyon comme tulles façonnés, est-il bien nécessaire de donner des exemples ? L'écharpe ou la mantille, accompagnement jadis obligé de la toilette d'une Espagnole, en est un très connu, tout aussi bien que ces imitations de Chan- tilly et ces voilettes à dessins dont la variété est aujourd'hui si grande.

On a tiré aussi un parti excellent du métier fort ancien de principe, métier à faire des bas ou des gants, dit à la chaîne ou 4 rangs ; dans ce métier, les fils de soie se nouant entre eux d'après l'antique procédé du tricot

* Communiqué par MM. Vial et C'"", à Lyon.

74 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

arrivent à manœuvrer si bien qu'on peut exécuter de la sorte des dessins interprétés par la diversité des mailles produites et des pleins ou mats s'enlevant sur les vides des réseaux à jour. Et ces genres complètent une classe de tissu soyeux d'une très grande variété que la mode favorise par intervalles de ses préférences et pour la garniture des robes et pour celle des chapeaux.

Tulle façonné (imitation de Chantilly), fabriqué avec le métier Leavers.

LES SOIERIES A DÉCOR 75

LES SOIERIES A DECOR

Après avoir passé en revue les principaux tj^es de soieries unies, celles qui tirent leurs caractères et caractères, limités par conséquent, des croise- ments de fils représentés par les armures diverses produites sur le métier d'uni, il est temps d'en venir à l'étude des soieries à décor et des moyens qui permettent de les obtenir. On a vu qu'au cours des lignes précédentes nous avons anticipé quelque peu, à plusieurs reprises, et forcément, sur cet impor- tant chapitre; parler, en effet, par exemple du moirage, du gaufrage, c'est envisager des procédés qui donnent bien, aux étoffes auxquelles on les applique, un réel décor, en modifiant, transformant leur aspect primitif; l'impression, la peinture sont du même ordre et mériteront, du reste, un développement particulier, aussi bien que la broderie qui a un certain rapport direct avec l'art même du tissage et possède de glorieuses références.

Cela revient à dire qu'il convient d'envisager la décoration de l'étoffe de soie dans un sens large, pour les moyens emplo5^és comme pour les résultats obtenus. Former, par exemple, dans un taffetas des rayures de couleurs .différentes du fond, faire alterner dans un même tissu et par bandes le gros de Tours avec le satin, le satin avec le velours, etc., c'est déjà faire de la décoration; et ce fut bien là, sans doute, le procédé le plus anciennement imaginé et employé pour illustrer une étoffe et en augmenter l'intérêt, comme le point de départ d'un ensemble devenu, avec le temps, d'une importance aussi considérable et d'une extrême complexité.

Et les soieries à rayures, bandes, filets, carreaux étant ainsi le prologue obligé de celles qui sont façonnées mieux encore et avec plus de diversité et plus de complication par le tissage, au point que ce travail arrive à former des dessins, il est tout naturel d'apporter quelques précisions sur ces premiers genres, que l'on peut réunir, si l'on veut, sous l'appellation'générale, et d'une assez commode imprécision, de soieries « fantaisie ».

GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

RAYURES ET CARREAUX

Il est relativement simple de former sur une étofie de soie des bandes ou rayures, régulièrement ou irrégulièrement disposées, quand elles ne se distinguent du fond de cette étoiïe que par leur nuance différente et que le croisement des fils reste le même dans la largeur totale; cela s'obtient par le choix des fils de la chaîne pris en nombre voulu et calculé pour chaque couleur à l'ourdissage.

w

1

1

1

1

1

Soierie rayée par bandes de teintes différentes.

Il est bon cependant et presque indispensable d'avoir tracé à l'avance sur le papier la disposition des ra3aires que l'on se propose d'obtenir, en l'étudiant au point de vue de la largeur de ces rayures et de leur arrangement régulier ou irrégulier d'après l'étoffe que l'on veut faire et son emploi : robe, ameublement, doublure, etc.

L'habitude vient en aide pour réaliser un placement heureux de ces rayures et le meilleur effet à produire, en leur donnant aussi un coloris ao-réable à l'œil : nuances de tons opposés et cependant allant ensemble, tons camaïeux ou dégradés de la même teinte ou encore ombrés. Mais, en même temps, il est indispensable de ne pas négliger la règle technique du rapport, notion qui s'impose déjà en l'espèce et que nous allons voir figurer comme un point de début de toute importance, en parlant plus loin des dessins et soieries façonnées.

En matière de ra3mres, est-il besoin de faire remarquer ce qui est l'évi- dence même? A part de rares exceptions, par exemple lorsqu'il s'agit de rayures employées en bordures, en encadrements, vers l'une des lisières du tissu ou vers chacune d'elles, celui-ci, considéré dans une largeur moyenne et courante de 50 à 60 centimètres, comporte forcément ou presque toujours la répétition des rayures, dont chacune présente des dimensions moyennes et même plutôt petites, que les rayures soient régulièrement ou irrégulièrement

RAYURES ET CARREAUX

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placées sur le fond, point à noter en plus. Or, pour que cette répétition ait lieu correctement, qu'elle se produise à des places prévues, si bien que le résultat d'ensemble soit juste pour la largeur entière de l'étoffe et que le raccordement des lés à la couture soit convenablement assuré à chaque lisière, il est indispensable, cela tombe sous le sens, qu'on ait calculé tout au préalable. Et l'on peut définir le rapport de disposition de la rayure envi- sagée, en le considérant comme le rapport de la largeur minima évaluée en centimètres, si l'on veut, qui est nécessaire et suffisante pour tracer et exécuter une première fois la rayure avec les nombres de fils voulus, à la largeur totale de l'étoffe qui est complétée en répétant ou en faisant courir la disposition.

Il n'est pas possible de laisser de côté ces considérations, qui paraissent

Soierie rayée par bandes d'armures et de teintes différentes.

des minuties arides et strictes, dont on ne se préoccupe guère quand on regarde tout simplement une étoffe à bandes, car si l'on négligeait ces soins nécessaires, on risquerait inévitablement de produire des étoffes présentant un défaut de construction très apparent ; elles seraient, en quelque .sorte, boiteuses, par suite inemployables.

Les soieries à ra5^ures sont nécessairement plus compliquées lorsque ces rayures sont faites par des armures différentes et que l'on combine par bandes le taffetas ouïe reps avec le satin, le satin ou le gros de Tours avec le velours, la mousseline, la gaze, et ainsi de suite. Il importe alors de tenir compte des grosseurs de fils de chaîne convenables pour chaque armure, de leur répartition sur le métier et des précautions à prendre pour l'exécution simultanée de croisements différents par parties voisines et rattachées les unes aux autres. Ainsi, les fils qui forment du satin et ceux à côté du taffetas n'ayant pas le même croisement les uns et les autres éprouvent, par suite, un retrait de tissage ou embuvagc qui n'est pas le même pour les deux groupes de fils ; d'oîi nécessité de séparer ces deux groupes destinés soit au satin, soit au taffetas et de leur laisser une indépendance relative en les disposant"dans la pratique sur deux rouleaux au lieu d'un seul à l'arrière du métier, faute de quoi, et très vite pendant le travail, les tensions devien- draient inégales et désaccordées; de ces fils, les uns tireraient et casseraient.

GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

les autres deviendraient trop lâches ; la fabrication du tissu serait fort défec- tueuse et deviendrait même impossible.

Et, plus sont différentes les armures que l'on oppose en contraste heu- reux, justement à cause de leur diversité, plus il est nécessaire d'apporter à leur combinaison parallèle des soins spéciaux et un sens averti de l'or- ganisation du tissage et de la façon de comprendre le tissu, suivant qu'il est tissé teint ou teint en pièces.

On désigne très généralement maintenant les soieries à rayures sous le nom de Pékiiis ou Pêkiiics, cette désignation venant probablement des étoffes de ce genre fabriquées en Chine, mais on ne saurait l'affirmer avec cer- titude, car des auteurs font ressortir qu'on appelait pékins, au xviii" siècle.

des sortes particu peints ou à fleurs, englobent tous les de combinaisons duire des rayés leurs et d'armures, et encore par une tières textiles, soie coton, ou fil, soie et Le plus souvent, produites sur le ment fines, on nom de pékiné. Mille Au lieu de le sens de sa Ion moyen de la chai

Soierie barrée, ou eayadere, par des armures différentes.

Hères de tissus Les pékins actuels nombreux genres en usage pour pro- par effets de cou- comme ci-dessus, opposition de ma- ct laine, soie et or ou argent, etc. quand les raies tissu sont notable- me le genre, au lieu raies ou Fileté. rayer le tissu dans gueur et par le ne, il est encore

possible de faire que les rayures se produisent dans le sens transversal de la largeur. On obtient cet effet aussi bien par des trames de nuances variées qui se succèdent dans un ordre donné que par des changements d'armures à inter- valles réglés; pour prendre un exemple de ce dernier cas, il est très possible de faire alterner l'armure du satin s'exécutant dans toute la largeur de l'étoffe avec l'armure gros de Tours. L'effet de ces diverses combinaisons est dit alors barré et on appelle souvent aussi Bayadères tous les genres de soieries ainsi faites ; le décor placé de la sorte en travers exige, bien entendu, pour une adaptation agréable au costume que sa forme se prête à cette disposition qui fut goûtée particulièrement avec les crinolines et les robes à volants du Second Empire.

Le corollaire de la ra3^ure est naturellement le carreau. Que l'on prenne, en effet, par exemple, un taffetas pékiné ou rayé régulièrement noir et blanc, il suffira de le tramer alternativement avec du noir et du blanc et, chaque fois, avec le nombre de coups de trame nécessaire pour que cette rayure en travers forme avec celle en long un taffetas carreauté régulier ou damier. Il est à remarquer que, des carreaux formés, les uns seront nettement noirs, fils de chaîne noire avec trame noire ; d'autres, nettement blancs, chaîne blanche, trame blanche; et d'autres, intermédiaires, mélangés forcément de fils de chaîne noire et de la trame blanche ou inversement, donneront à ces places un ton de grisaille ou de glacé qui ne nuit pas à l'harmonie de l'ensemble.

RAYURES ET CARREAUX "9

Le carreauté ou quadrillage régulier est la base de tous ceux que l'on obtient en assortissant des soies de couleurs différentes, comme aussi en combinant des armures qui les fassent jouer pour leur meilleur aspect. C'est d'après ces données que l'on a fabriqué les soieries écossaises, dans lesquelles des teintes, le plus souvent vives, même très vives, sont mêlées à l'imitation des célèbres et très nombreux tartans des clans d'Ecosse. Ce genre a bénéficié maintes fois d'une vogue très marquée; on sait combien l'imagination s est donné carrière pour créer une variété innombrable de carreaux, depuis les plus petits et les plus imperceptibles' jusqu'aux plus grands et les plus osés, simples ou compliqués, réguliers ou irréguliers, agrémentés parfois de filets ou bandes de satin, de cannelé, dans le but de relever encore le carac- tère voyant de ces soieries.

On remarquera, au total, que les tissus de soie à rayures ou à carreaux peuvent atteindre à une complexité comme à une recherche non négli- geables, alors que l'on serait tenté, au premier abord, de les tenir pour des sortes très courantes et de ressources limitées. D'ailleurs, on reste étonné, émerveillé même, en voj^ant la quantité considérable de choses charmantes et du meilleur goût que les fabricants lyonnais du xviir siècle surent exécuter en tirant parti de l'idée de rayure, tournée, retournée de mille façons, avec autant de justesse dans les proportions que d'habileté technique, aussi bien dans les plus simples « petites soies >> à l'usage de doublures fabriqués en ce temps-là que pour les étoffes moyennes et riches destinées soit au costume soit à l'ameublement.

Soierie quadrillée. (Communiqué par MM. Claude frères, Paris.)

80 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

LES SOIERIES FAÇONNEES OU A DESSINS TISSÉS

Façonner un tissu veut dire, de longue date, le décorer, l'orner de dessins par le tissage ; à telles enseignes que l'on désignait autrefois sous le nom de façonnier en soie l'ouvrier qui fabriquait ce genre de soieries, comme on appelait marchand façonnier en soie celui qui préparait les soies pour être employées à ces étoffes faisant l'objet de son négoce. Et, sous le terme général de façonnés, par opposition aux unis, on englobe tous les tissus de soie la variété en est grande dans lesquels le jeu des fils, la combinaison et l'opposition de la chaîne avec la trame, comme aussi la réunion d'armures différentes, figurent des dessins.

On dira que broder une étoffe, c'est également la façonner : rigoureu- sement, la chose n'est pas inexacte; il est fort supposable, au reste, que le travail lent et détaillé de l'aiguille, appliqué à un fond uni pour le rehausser, a chronologiquement précédé celui du métier, aussi bien qu'il a toujours, depuis, concouru avec ce dernier pour l'ornementation des tissus; mais, en fait, il y a aujourd'hui une démarcation qui s'est bien établie entre les deux genres et l'on fait une classe à part de la broderie sur soie, en dehors des soieries façonnées.

Ces dernières se présentent, à qui veut les étudier, à deux points de vue différents et toutefois inséparables : à celui, tout d'abord, des moyens matériels qui permettent leur fabrication, aujourd'hui très perfectionnée sous le rapport de la facilité et de la commodité et qui la rendent courante en beaucoup de cas; à un autre, ensuite, qui est celui du dessin, considéré en lui-même pour la valeur artistique de sa composition, l'habileté et le soin de sa préparation et de son établissement en vue de sa meilleure adaptation au tissu et de sa bonne exécution ; toutes choses, en l'espèce, de première et si grande importance, qu'au risque d'être taxé de mettre la charrue devant les boeufs, il nous paraît mieux d'envisager la question du façonné sous cet angle en premier lieu, en insistant sur les difficultés d'ordre pratique que rencontre l'application ou mieux l'union d'un dessin au tissu par le tissage.

Ces difficultés viennent, pour une bonne part, des limites restreintes dans lesquelles l'artiste compositeur est enserré et qui lui sont imposées par les données, souvent étroites, de la fabrication. Elles peuvent être, pour le crayon le plus sûr, le pinceau le plus exercé, la palette la mieux nuancée et l'inspiration la plus fertile, une gêne trop réelle à laquelle il n'est pas com- mode de remédier sans une expérience approfondie.

« A la pureté du dessin », dit un maître réputé en l'art du tissage de la soie, Peyot, qui professait vers 1860, « à une imagination féconde, nos artistes doivent joindre l'étude approfondie de la partie technique et pour ainsi dire matérielle de leur art ».

De ceci résulte une opposition entre le métier et l'art, un dualisme qui n'a jamais mieux été compensé évidemment qu'aux époques la rapidité

LES SOIERIES FAÇONNEES OU A DESSINS TISSES 81

d'exécution, le coût limité des étoffes à produire n'étaient pas des conditions imposées, non plus que les goûts ne subissaient les prompts changements, les revirements de la Mode. C'est en usant de cette force du temps employé sans compter que les artisans chinois, persans, indiens, arabes, palermitains, etc., sont parvenus à exécuter les tissus à dessins dont l'art mérite constam- ment l'attention, aussi bien que peut étonner leur fabrication parfaite quand on songe aux moyens matériels dont ils disposaient pour cela, très primitifs en comparaison de ceux d'aujourd'hui.

On est en droit de supposer, qu'à ces époques lointaines, la division du travail n'existait pas, c'est-à-dire que l'office du dessinateur et celui du tisseur n'étaient pas choses distinctes ; le savoir et l'habileté professionnelle de l'artisan devaient réunir ces deux spécialités d'aujourd'hui.

A quel moment en est-on venu à procéder autrement? Il serait bien difficile de le préciser, pas plus que de relever des noms d'auteurs pour les dessins des admirables soieries façonnées de la Renaissance italienne entre autres. Il faut en venir aux productions françaises du xvii" siècle pour trouver des notions plus précises. On sait, en effet, que, dès lors et plus encore au siècle suivant, sous l'influence de peintres et de décorateurs célèbres, tels, par exemple, que Lebrun, Bérain, Baptiste Monnoyer, Oudry, Pillement, Boucher, Bachelier, et à l'imitation des compositions qu'ils inspi- raient particulièrement pour les tapisseries des Gobelins et de Beauvais, se formèrent des dessinateurs l3^onnais dont le talent, combiné avec une étude approfondie du tissage, décora un si grand nombre de belles et magnifiques soieries.

Citons Ringuet, Courtois, Revel, Dacier, Bourne, Dutillieu, Bon}', Berjon parmi les noms les plus remarquables de cette brillante pléiade, au premier rang de laquelle il faut placer, sans conteste, Philippe de Lassalle, qu'on a fort justement appelé* le Raphaël du dessin de Soieries. Cet artiste incomparable est l'auteur de riches étoffes de tenture et d'ameu- blement exécutées, pour la plupart, en collaboration ou pour le compte du réputé fabricant Pernon, dont certaines ornèrent des résidences royales et impériales et que leur beauté a rendues célèbres à bon droit.

En étendant les proportions du dessin à des limites que l'on n'a pas dépassées, il sut en varier la composition, toujours réalisée avec le souci d'un ensemble sans défaut, en même temps obtenir la richesse et l'heureuse association des nuances et, en un mot, atteindre à la perfection, dans un style en parfait accord avec la recherche et le goût raffiné des productions artistiques de son époque et qu'il a marqué d'une maîtrise très personnelle ; il fut, en même temps, l'inventeur de divers perfectionnements apportés aux métiers d'étoffes façonnées. Cependant, après trente années de sa vie, pas- sées à ces tâches si dignes de lui assurer une vieillesse tranquille et à l'abri du besoin, Philippe de Lassalle termina son existence presque misérable- ment. La Révolution et le siège de Lyon l'avaient ruiné et il dut réclamer une aide de la Municipalité lyonnaise pour se voir débarrassé des soucis

^ Les Dessinateurs de la Fabrique lyonnaise an A'V///" sii-cle, par E. Leroudier, A. Rey, Lj'on, igo8.

82 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

matériels les plus urgents ; injustice du sort trop fréquente envers les artistes et les inventeurs, qui n'épargna pas non plus Bonj', que son talent délicat et non sans force parfois place immédiatement après Philippe de Lassalle et Jacquard destiné, lui aussi, à finir dans la médiocrité.

Le rôle et les connaissances exigées du dessinateur pour les étoffes de soie ont été, on ne peut mieux, étudiés et précisés dans un ouvrage intéressant et

Philippe de Lassalle (1723-1803). (D'après l'estampe de J.-J. de Boissieu.)

assez rare publié en 1765 par l'un d'eux, Joubert de l'Hiberderie, qui exerçait à L3'on à ce moment et acquit lui-même une réputation justifiée; le titre en est : le Dessinateur pour les Fabriques d'Or, d'Argent et de Soie. C'est un pittoresque recueil de conseils éclairés donnés à des confrères par un confrère expérimenté, rompu aux finesses du métier et avisé des notions les plus générales comme de l'influence excellente sur l'imagination créatrice du dessinateur par mille choses diverses observées dans la nature, la vie mon- daine, scientifique ou artistique.

Un chapitre détaillé et non moins attrayant est celui consacré au voyage à Paris, que l'auteur déclare être, une fois l'an au moins, indispensable au dessinateur qui veut former son goût et. trouver des idées neuves ; il devra

LES SOIERIES FAÇONNEES OU A DESSINS TISSÉS 83

visiter les galeries officielles de peinture, comme les collections particulières de tableaux et d'estampes, les manufactures royales des Gobelins, de la Savonnerie, de Sèvres, les châteaux et jardins Royaux, les monuments, la ménagerie et le jardin des plantes du Roi ; ne pas oublier les magasins à la mode d'étoffes et d'objets d'art les plus divers; enfin', chercher l'élégance partout elle se montre, au théâtre et dans tous les endroits fréquentés par le beau monde d'une capitale, le mouvement même, incessant et varié, des rues et des avenues, a de l'intérêt pour qui sait observer.

Oii ne saurait mieux dire aujourd'hui, ni peut-être mieux faire. Il est certain et assez curieux, que le goût des étoffes à dessins n'a pas augmenté, depuis Jacquard, en proportion des facilités apportées à leur tissage par son invention ; de fait, les efforts des dessinateurs se sont trouvés peu à peu découragés à notre époque par la désaffection marquée de la Mode pour les étoffes façonnées de robes, sans que cela soit une raison, du reste, de la supposer définitive ; on s'est vite déshabitué de voir les toilettes composées avec des soieries à fleurs ou à motifs, que l'on a remplacées par d'autres, unies, plus souples et tombantes, mieux adaptées au costume moderne, qui n'est point assujetti à un style défini et dont les formes, complexes et varia- bles, sont régies par une fantaisie toute de saison.

D'autre part, l'absence de style s'était montrée dans les dessins depuis le milieu du xix° siècle, après des temps comme ceux de la Restauration et de Louis-Philippe, le goût n'avait pas brillé ; elle n'a fait que s'affirmer depuis lors. Avec du talent et de l'habileté professionnelle, on n'a le plus souvent, pour l'ameublement, fait que reproduire avec peu, ou quelquefois point de modifications, les dessins des siècles passés ; quant aux dessins pour robes, ils ont témoigné d'un éclectisme très large. Tour à tour on a reproduit fréquemment, avec un succès qu'il faut reconnaître, la fleur naturelle, débarrassée de toute donnée ou stylisation conventionnelle ; puis l'ornement, tourné, retourné, combiné en mille fantaisies, on est allé jusqu'à l'emploi de formes imprévues, mélangées bizarrement, dessins valant par l'absence de dessin, dits « incohérents ». Enfin, souvent on a copié simplement encore de vieilles soies en s'inspirant de toutes les écoles et de tous les styles. La tendance de 1' '< Art nouveau » a donné lieu à des essais pour la décoration des soieries qui n'ont pas toujours prouvé, à quelques exceptions près, peut-être ', la facilité suffisante ni le bonheur d'adaptation du genre inspiré par cette formule aux tissus de soie.

Ainsi, jusqu'à présent, notre époque n'a pas mis son empreinte certaine, visible, dans les productions de l'art appliqué à la soie, non plus que dans d'autres branches de la décoration. Il serait déplacé ici de prétendre à démêler les causes du fait indéniable, aussi bien que d'entrer dans des considérations détaillées sur les caractères et la valeur comparée des styles relevés sur les tissus en général et les soieries en particulier à travers les âges et les civilisations ; on trouvera ces études complètes dans les ouvrages spéciaux. Au moins est-il permis de se féliciter qu'un nombre aussi rela-

1 On a e.xécuté, notamment, sur des modèles composés par Karbowski, Giraldon, FoUot, certaines soieries d'ameublement, intéressantes et décoratives.

84

GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

tivement grand de matériaux de tissus des époques anciennes nous aient été heureusement conservés.

Nous pouvons voir de la sorte ce que Byzance, Palerme, Venise, pour ne citer que ces manufactures, ont emprunté à l'Orient en continuant, en développant, en transformant peu à peu ses formules ornementales. Nous pouvons admirer tout ce que l'art italien du iMoyen Age et de la Renaissance

Dessin semé contresemplé '.

a mis de beauté, de richesse, d'unité dans la composition, comme de variété dans le détail, à des soieries justement réputées. Enfin, les productions françaises qui retracent à nos yeux aussi bien le faste somptueux et lourd du Grand Siècle que les grâces légères du XVIII", les charmantes mièvreries du Directoire et la décoration éclatante, guerrière, rénovée de l'antique du Premier Empire, contribuent à compléter cet ensemble de modèles si précieux.

Et sans doute, il n'en faut pas souhaiter, encore et toujours, l'imitation

Tous ces exemples sont dus à robligeantc communication de M. George, à Paris.

LES SOIERIES FAÇONNEES OU A DESSINS TISSES

85

servile et constante, mais, à l'encontre de certains avis opposés, on peut croire très fermement que l'étude soutenue, la connaissance approfondie de ces monuments tissés, à côté de cette intelligente observation de tout, préconisée par Joubert de l'Hiberderie, est d'importance parmi les plus sérieux et utiles moyens de préparation pour l'artiste dessinateur qui veut

Dessin semé sauté.

créer à son tour ; c'est comme une sorte de gymnastique salutaire et, mieux même, indispensable à la formation de son goût et de son expérience.

Voyons maintenant comment est préparé le dessin qu'on veut appliquer à l'étoffe. Le dessinateur en établit sur le papier l'esquisse en faisant quelquefois au préalable une pochade ou tracé hâtif, destiné à iixer rapide- ment le jeté d'une idée que son imagination ou que les indications du fabricant lui ont suggérée ; l'esquisse est établie aux dimensions et proportions exactes que le dessin doit avoir au tissu.

A ce moment intervient l'importante question du rapport, dont les étoffes à rayures nous ont amené à parler déjà quelque peu. Comme on l'a

85 GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

remarqué, en effet, la plupart du temps le dessin ne se développe pas sur toute la largeur de l'étoffe, et cela pour deux raisons : la première, que les organes du métier commandant le jeu des fils et faisant que la chaîne se mêle à la trame en produisant à des places déterminées des points successifs et juxtaposés, assez comparables au travail de l'aiguille ou bien des armures différentes, ne peuvent pas pratiquement être multipliés assez pour corres- pondre au nombre très élevé des fils qui composent par milliers une étoffe de soie même de qualité moyenne ; la mécanique de Jacquard et celles plus perfectionnées, inventées à sa suite, n'ont pu fournir le moyen de réaliser sauf cas spéciaux et arrangements particuliers - le fonctionnement isolé, individuel de chaque fil. Et ce que l'on a trouvé de plus commode pour parer à la difficulté a été de grouper un certain nombre de fils pour leur faire exécuter le mcme jeu, accrochés qu'ils sont à la iiiêinc commande ; surtout, on a distribué ces fils dans des parties symétriques de la chaîne appelées chemins, parties qui sont de largeur prévue, calculée et dans chacune desquelles le dessin j>v répète identiquement. Bien entendu, ces divisions, dont on use pour les besoins de la cause, ne se vérifient sur l'étoffe aux yeux attentifs que par la répétition du dessin. Or, cette répétition est imposée d'ailleurs en tous les cas l'on se propose d'obtenir des dessins de peu d'importance, pour lesquels la largeur habituelle de l'étoffe est un champ trop vaste ; deuxième raison qui, liée aux ingénieux moyens pratiques expliqués ci-dessus, limite en la plupart des cas l'esquisse à ne donner l'aspect que A' iDic partie de l'étoffe elle-même.

Le crayon du dessinateur doit donc se mouvoir dans les limites d'une largeur indiquée pour chaque étoffe par le fabricant, largeur qui est celle du chemin lui-même , imposé par la disposition du métier et se trouve sous- multiple de la largeur totale. C'est ainsi que l'on dit constamment : dessin en 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, etc., chemins, le dessin en i chemin étant le cas de celui qui occupe toute la largeur de l'étoffe. A moins encore que, par un artifice commode dont on voit à chaque instant l'application dans les soieries d'ameublement, le dessin ne soit composé de deux parties rigoureusement semblables, mais de sens opposé, ou « retournées » qui, juxtaposées au milieu du tissu, donnent l'apparence d'une composition unique et régulière ; c'est le dessin dit à retour s'appliquant au métier monté en 2 chemins, dont l'un suivi, le second à retour.

L'esquisse doit prévoir tous ces cas, ménager les raccords, c'est-à-dire éviter que la jonction des chemins ne se fasse d'une façon incorrecte, par suite de parties du dessin mal placées, et assurer ces raccords aussi bien dans la largeur que dans la hauteur ou longueur. On ne peut, en effet, avec le métier de façonné comme avec l'aiguille de la broderie, varier tout du long de la pièce les effets du dessin ; une fois qu'on l'a adopté et réglé toutes choses au métier pour l'obtenir, on est tributaire de ce même dessin qui se reproduit indéfiniment au fur et à mesure du travail. Encore faut-il que cette succession se produise d'une manière agréable à l'œil.

Insister sur ces détails, c'est montrer les soins attentifs qu'exige la préparation de l'esquisse et dont aucun ne peut être négligé, même pour le semé de pois le plus simple, à distances égales ou proportionnelles, les plus quelconques motifs ou bouquets alternés régulièrement en quinconce ou

LES SOIERIES FAÇONNEES OU A DESSINS TISSES 87

contre-seinplé ' ou saute et les dessins plus importants à ramages, guir- landes ou ornements courant tout an travers, dits aussi fonds pleins ; cela sous peine d'une exécution mauvaise produisant des sortes de lignes ou de barres du plus fâcheux effet sur l'étoffe façonnée.

En un mot, toutes prescriptions qui sont à combiner avec le souci de l'élégance du dessin, aussi bien qu'avec les ressources limitées que chaque

Dessin a ramages ou a fond plein.

genre de façonné comporte suivant l'entente particulière, avec lesquelles il faut arriver à ménager le meilleur coloris par des lumières et des ombres bien

1 Cette expression dérive de l'ancienne organisation du métier à la tire, comprenant un ensemble de cordelettes destinées à commander les mouvements des fils, lequel formait le semple. Lorsque, après avoir exécuté un dessin par la manœuvre successive des cordes choisies ou lacs, on répétait cette manœuvre dans l'ordre inverse, on reproduisait le dessin retourné à une autre place et on avait contre-seinplé. Par analogie, lorsqu'un dessmateur dispose sur son esquisse des bouquets de fleurs alternés et retournés, on dit qu'ils sont contre-semplés.

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LES SOIERIES FAÇONNEES OU A DESSINS TISSES

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placées ; c'est un ensemble méticuleux qu'on n'en finirait pas d'énumérer et l'on conçoit la restriction qu'elles apportent à l'imagination du compositeur. Lorsque celui-ci a mené à bien son esquisse et qu'elle a été adoptée par le fabricant, alors intervient un autre professionnel auquel elle est remise pour être mise en carte. La mise en carte est la traduction du dessin en une sorte de langage de convention, traduction restée indispensable pour

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Exemple de mise en carte '.

l'exécution au métier. Elle se fait sur un papier spécial, tout quadrillé à l'avance de fines raies perpendiculaires les unes aux autres; le dessin est reporté sur cette feuille à l'aide d'une ou de plusieurs couleurs de gouache franches, telles que vermillon, carmin, jaune, etc., qui ne signifient rien, du reste, par la hauteur de cette teinte même et son choix, mais bien par leur place; elles représentent, en effet, chacune un jeu déterminé de fils, un point ou une armure particulière, et, réparties, carreaux par carreaux, dans l'inter- valle des lignes existant sur la feuille de mise en carte, qui correspondent conventionnellement aux fils eux-mêmes du tissu, elles règlent ainsi par avance le croisement de chacun avec la trame.

Etant entendu, par exemple, que le vermillon mis sur la carte représente

' D'après Falcot.

90

GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

du taffetas et le jaune du satin, toutes les parties peintes à la carte en ver- millon seront taflfetas au tissu, celles peintes en jaune du satin et ainsi de suite. Tout l'art du metteur en carte résultat, on le conçoit, d'une longue pratique et de la connaissance parfaite de la fabrication consiste donc non seulement à opérer ce report de l'esquisse sur la carte en respectant, autant que possible, la donnée générale, les lignes, les proportions du dessin, mais aussi à préciser, en connaissance de cause, fil par fil ou groupe de fils par groupe de fils, le jeu qu'ils devront exécuter pour produire les flottés, les

armures dont l'ensemble com- biné formera finalement, re7i- dra le dessin sur l'étoffe.

La figure ci-contre, repro- duisant une mise en carte, quoique ne pouvant donner que l'effet du noir avec le blanc, facilitera la compréhen- sion du procédé ; on y voit que les lignes courbes s'expriment par une suite de petits carreaux garnis de couleur en déco- chant— c'est le teirme employé les uns sur les autres, tout comme les fils le feront au tissu par découpures plus ou moins fines ; les effets ombrés se ren- dent par les mélanges de diffé- rents points dits fondus, ber- clés, taquetés, etc., etc.

La carte une fois terminée et revue avec soin, pour véri- fier que tout est bien prévu pour une bonne exécution du tissage placement correct des trames pour l'endroit et l'envers, travail compensé des fils, etc. il reste à la lire. C'est une opération certainement compliquée qui n'est pas non plus très simple à rapporter. Une description détaillée des organes du Usage, aussi bien que de ceux de la mécanique Jacquard et du métier de façonné, serait assez inutile dans ce but, même avec le secours de nombreuses figures et d'explications minutieuses ; il faut voir fonctionner ces appareils sous ses j^eux pour en saisir l'ingénieux système.

Bornons-nous à dire que lire une carte travail qui est confié à des ouvriers expérimentés et souvent à des femmes c'est choisir sur le semple du lisage, ensemble de cordelettes verticalement disposées en nombre et pro- portion conformes aux données de la carte, celles d'entre elles qui, prises ainsi et entrelacées avec d'autres cordelettes transversales et successivement placées comme la trame doit l'être dans le tissu, détermineront, quand on

LlSAGE DES DESSINS d'aPRÈS LA MISE EN CARTE '

Clicho P. Martel, à Lyon.

LES SOIERIES FAÇONNEES OU A DESSINS TISSES 91

les tirera une à une, le mouvement d'un emporte-pièce venant se placer dans le logement présenté par une plaque métallique ad hoc; la série des emporte-pièce ainsi choisis produira, lors de l'opération subséquente du piquage, le percement de trous aux endroits convenables de chacun des cartons de la mécanique.

Ces cartons, liés les uns à la suite des autres et en ordre bien entendu, se

Exemple de soierie façonnée

MONTRANT le MODELÉ OBTENU PAR LES DIFFÉRENTS POINTS DE TRAMES.

présenteront un à un dans la mécanique au fur et à mesure de la marche du métier, en appuyant contre un ensemble de tiges métalliques dites aiguilles. Lorsque ces aiguilles rencontreront des trous dans le carton, elles passeront et détermineront, par le mouvement d'un crochet dont chacune est solidaire, la levée d'un ou de plusieurs fils de la chaîne. Un groupe de fils levant ainsi tous ensemble ou masse, pendant que les voisins à droite et à gauche restent en fond, c'est-à-dire non levés, il se produira, la trame une fois passée et retenue dans le tissu, un point ou flotté. x\insi de suite et de proche en proche et de complications en complications dans ces manœuvres et com- mandes successives de fils, ayant pour résultat final le façonnage de l'étolïe de cent manières différentes.

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GRAMMAIRE DES ARTS DE LA SOIE

Tel est, très succinctement résumé, le principe fécond dont s'est inspiré Jacquard pour réaliser son invention. Avant lui, on usait, pour les étoffes à dessins, du métier à la tire, dont l'emploi fut immémorial pour ainsi dire et dans lequel l'ensemble des cordes ou semple du Usage était placé sur l'un des côtés du métier lui-même et correspondait, par des poulies de

Modèle d'ancien métier a la tire.

renvoi et des arrangements particuliers, à la commande des fils; le dessin se lisait à chaque coup de trame, au fur et à mesure du tissage, mais deux ouvriers étaient nécessaires pour le travail : l'un, le tireur de lacs (cordes entrelacées) s'occupait de cette préparation du dessin et de la manœuvre des fils de chaîne, et l'autre, le tisseur, passait la trame et la mettait en place avec le battant et le peigne. Le travail était long, difficile et coûteux. Il en fut ainsi cependant pendant bien longtemps, malgré les perfection- nements apportés entre autres par Dangon ou Dagon, inventeur à Lyon, en 1606, du métier à la grande tire\ par Galantier, Blache, Bouchon ; par Falcon, créateur^ en 1728, du métier dit à la Falconne, et aussi par Philippe

LES SOIERIES FAÇONNEES OU A DESSINS TISSES 93

de Lassalle, désireux de réaliser avec la plus grande perfection et le plus de commodité ses grandes compositions.

Cependant, un sieur Régnier, de Nîmes, fit fonctionner vers la fin du xviir siècle, paraît-il, un métier à cjdindres commandant le dessin, qui supprimait l'un des ouvriers, le tireur de lacs, avec un succès